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lundi 27 juin 2022
DomicilePolitiqueMatthieu Brun : « Des risques politiques, de potentielles crises sociales, voire des émeutes.»

Matthieu Brun : « Des risques politiques, de potentielles crises sociales, voire des émeutes.»

Directeur scientifique de la Fondation FARM et chercheur associé à LAM-Sciences Po Bordeaux, Matthieu Brun explique les impacts de la guerre russo-ukrainienne en Afrique et à Madagascar.

Midi Madagasikara : Nous savons que le conflit russo-ukrainien aura  des impacts sur différents pays, mais quelles seront ses conséquences politiques et sociales pour Madagascar ? 

Matthieu Brun : Bien que les denrées exportées par la Russie et l’Ukraine concernent moins Madagascar, il existe malgré tout un risque de tensions sur la sécurité alimentaire mondiale qui pourrait aussi peser sur la Grande île. Cela pourrait se traduire par des risques politiques, de potentielles crises sociales, voire des émeutes.

La guerre en Ukraine qui est une catastrophe humanitaire pour le peuple ukrainien, et une vraie menace pour la paix mondiale. Elle a aussi pour conséquence de faire passer certains sujets au second plan, comme celui des impacts du changement climatique sur les agricultures du monde et en particulier celle de Madagascar. Le pays a connu de graves sécheresses dans le sud, causées par le changement climatique et ce sujet ne peut être éclipsé alors même que le pays est aussi confronté à des tempêtes tropicales. La violence des hommes ne doit pas faire oublier les changements que connaissent le climat, les catastrophes météorologiques et la nécessité d’adapter nos agricultures et de réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Et sur la sécurité alimentaire en Afrique et à Madagascar ? 

Matthieu Brun : Il faut d’abord noter qu’avant même l’offensive russe lancée contre l’Ukraine le 24 février 2022 les prix des matières premières agricoles comme le blé et le colza mais aussi le prix des fertilisants, des engrais azotés étaient déjà très hauts. Ils atteignaient des niveaux déjà supérieurs à ceux de 2008, en sachant que 2008 est l’année au cours de laquelle le monde a connu une série d’émeutes et de crise alimentaire causées par la hausse des prix des matières premières agricoles. L’augmentation des prix alimentaires à la suite de l’invasion russe en Ukraine vient donc amplifier une hausse qui dure depuis un an et demi et qui met déjà en péril la sécurité alimentaire mondiale. Pourquoi cette invasion russe en Ukraine bouleverse les marchés agricoles et menace la sécurité alimentaire à travers la planète ? C’est lié à la capacité de production et d’exportation de certaines matières agricoles dans la région de la mer Noire. Il s’agit en particulier du blé, du maïs, du tournesol et donc de l’huile de tournesol. Cela concerne aussi les semences.

En Afrique, les balances courantes des pays sont très vulnérables à l’évolution des marchés des produits de base, même s’ils ne sont pas tous logés à la même enseigne. Par exemple, les pays dépendant des importations d’huile alimentaire et de blé ont été beaucoup plus touchés que les pays importateurs de riz, comme la Côte d’Ivoire, du fait du différentiel de prix entre ces produits.

Et à Madagascar, quels seraient les autres risques ? 

Matthieu Brun. À Madagascar, les céréales produites en mer Noire y sont moins consommées que dans d’autres pays d’Afrique. Madagascar importe peu de denrées de Russie ou d’Ukraine. Ses importations viennent en majeure partie de Chine, d’Inde, de Malaisie, du Brésil mais aussi d’Égypte. C’est principalement du riz qui est importé, environ 400 000 tonnes, contre une production annuelle de 5 millions. Madagascar importe un petit peu de blé, 50 000 tonnes depuis la Russie qui est son cinquième exportateur de céréales. Madagascar importe peu d’huile de tournesol depuis la région de la mer Noire.

S’il peut exister un risque pour Madagascar vis-à-vis de ce conflit en Ukraine et en Russie, il se situe sur les conséquences au niveau mondial sur les marchés, par exemple les barrières aux échanges que certains Etats peuvent mettre en place pour protéger leurs marchés. C’est ce qui avait secoué la planète en 2008 lorsque les pays exportateurs de riz comme la Thaïlande ou le Vietnam ont limité leurs exportations. Il y a donc un risque que certains États protègent leurs marchés intérieurs et cessent d’exporter. L’autre risque se situe aussi au niveau de la volatilité des prix et donc de la possible augmentation des prix des autres matières premières comme le riz,  donc un risque de transmission des prix importants qui serait néfaste pour la sécurité alimentaire du peuple malgache. N’oublions pas non plus que le Programme Alimentaire Mondiale distribue de l’aide alimentaire et une partie vient des régions de la mer Noire. Le PAM a indiqué avoir suffisamment de stock.

D’autres éléments peuvent présenter des menaces pour la sécurité alimentaire malgache, cela tient notamment du prix des hydrocarbures et donc des engrais qui peuvent être utilisés en agriculture. Leur prix a beaucoup augmenté ces derniers mois, il va rester haut en 2022.
Propos recueillis par Julien Rakotomalala

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