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samedi 26 novembre 2022
DomicileDossiersBemoroma Maevatanana : Un village d’Antandroy taxé injustement de “dahalo”

Bemoroma Maevatanana : Un village d’Antandroy taxé injustement de “dahalo”

À Maevatanana, la population est composée d’hommes venus du Sud de la Grande île. Ils y ont planté leur première hutte, il y a presque un siècle maintenant, lorsque leurs aïeuls avaient été contraints de fuir la terre aride de leur village natal, dans les contrées d’Ambovombe et alentours. Dans presque chaque village, on y trouve des “Ndaty” ou “Tandroy”, comme on aime les appeler, et certains villages ont été bâtis par ces derniers, où ils sont majoritaires. Comme à Bemoroma, fokontany de Maromainty, commune rurale de Maevatanana II, district de Maevatanana, dans la région de Betsiboka. C’est un petit village avec une dizaine de toits, à 20 km du chef-lieu de la région.

Il y a trois semaines de cela, des centaines de personnes sont venues en masse dans la ville. Des femmes et des enfants ainsi que quelques hommes, issus des quatre coins de Maevatanana. Munis d’une simple banderole, ils réclamaient la vérité sur les arrestations et incarcérations des leurs : 28 hommes tous originaires d’Androy, et venant de ce petit village au Sud de Maevatanana: Bemoroma. N’ayant pas obtenu de réponse à leur requête, ils ont été dispersés par les éléments des forces de l’ordre à coup de tirs en l’air et de menaces d’être emprisonnés à leur tour. Nombreux sont les hommes qui se sont demandés, après cela, le pourquoi de cette altercation. Nous avons enquêté sur place, accompagnés de Rakotoarisoa, un homme “Tatsimo” respecté par tous et membre du Dina.  Avec nous, il va s’improviser guide et « bodyguard ». En effet, du haut de sa stature, il ne se sépare jamais de son « Baïkal », un signe de notoriété et de richesse, chez eux.     “Ne vous inquiétez pas, personne n’osera nous faire de mal. Et pour mon fusil, j’ai les paperasses qui vont avec et elles sont en règle”, rassure-t-il.

Les faits. Le 11 avril dernier, un opérateur économique connu de la région a été la cible des coupeurs de route sur une petite chaussée reliant la commune de Mahazoma à la RN4, non loin du village d’Antafia et d’Antsirasira, tous dans la commune de Maevatanana II. Ce soir-là, il prenait la direction de son domicile à Antanimbary, une commune sur la RN4 connue pour sa richesse en or, avec sa camionnette ainsi que sa femme et l’un de ses aides. En cours de route, vers 20h, trois bandits armés de fusils et d’objets tranchants ont surgit d’un buisson et leur ont barré la route. L’attaque lui a coûté la vie. Une coquette somme estimée à plusieurs millions d’ariary et de la poudre d’or ont été dérobées selon les rapports des enquêteurs. Dans l’heure qui a suivi ce tragique incident, l’alerte a été donnée. Comme à l’accoutumée, tous les hommes, les “vatan-dehilahy” des villages aux alentours ont dû s’organiser pour porter secours aux victimes, et éventuellement poursuivre les auteurs du méfait  afin de les amener devant les autorités. Une sorte de chasse à l’homme, connue sous le nom de “fanarahan-dia” ou “famoahana dia”, qui s’inscrit dans le « Dinan’i Betsiboka » auquel tous les villages de la région doivent se soumettre. Évidemment, il s’agit d’une procédure sous la houlette des éléments des forces de l’ordre présents sur place. 

Traces de pas. Cette nuit-là, les hommes du village d’Antafia et de Bemoroma (Maromainty), un petit patelin à une heure de marche du lieu du drame, sont arrivés en masse pour ce fameux “fanarahan-dia” après avoir évacué le corps du défunt. La gendarmerie, celle de la brigade territoriale de Maevatanana, est arrivée quelque temps après. Fidy, l’un des “fokonolona mpanara-dia” venant du village de Bemoroma raconte : « Les traces de pas laissées par les présumés tueurs ont été identifiées par nos pisteurs de village. Ils étaient trois, d’après leurs constatations, et portaient tous des sandales de type « Kiranyl » dont la direction partait vers le Sud. Des empreintes facilement reconnaissables grâce à leurs semelles aux petits crampons. Nous avons donc suivi cette piste. Mais après quelques kilomètres de poursuite, nous n’avons rien trouvé au final. La nuit noire et les hautes herbes ne nous ont pas facilité la tâche”. Lui d’ajouter “qu’après avoir fait notre compte rendu aux gendarmes présents, nous avons pris le chemin du retour, et avons attendu le lendemain matin pour reprendre la poursuite”. 

Fausse piste ? Entre-temps, certains hommes conduits par d’autres éléments de la  gendarmerie partaient vers le Nord. Ils ont suivi, eux aussi, des traces de pas trouvés sur le lieu de l’attaque. Les empreintes appartenaient aux deux individus qui  portaient, cette fois-ci, des sandales à semelle spongieuse de type Footloose. Les traces étaient facilement discernables sur le sol, étant donné qu’ils arpentaient un sentier poudreux, en partance vers le village de Bemoroma. Or, ces derniers s’avèrent, selon les gens du village, être des enfants bouviers qui rentraient au village vers 18 heures après avoir conduit les bœufs à Antafia. “Et comme c’est une voie publique, ils sont forcément passés par là (ndlr lieu de l’attaque) avant de rejoindre la bifurcation qui mène à notre village. En plus, ces enfants ont emprunté un chemin de terre utilisé par tout le monde, et par lequel aucun homme mal intentionné n’osait s’y aventurer sous peine d’être découvert. À part ça, l’accident n’a eu lieu que deux heures après leur passage », martèle Jean Paul, un des villageois. Une manière pour eux de se défendre et de dire que le “fanjakana” (ndlr les gendarmes) s’est trompé de piste.

Arrestations. Ignorant toute explication, une fois arrivés au village, les éléments des forces de l’ordre ont tout suite procédé, de façon un peu musclée, à des arrestations. « Des hommes en treillis ont fait irruption chez moi. Ils ont brandi leur fusil dans ma direction en me taxant de complice des “dahalo”. Pendant que l’un d’eux me tenait en joue, d’autres ont mis sens dessus dessous ma maison sous prétexte qu’ils sont à la recherche des bandits en fuite que j’ai cachés”,  raconte Soazara, en larmes. Cette dernière est une future mère portant son premier bébé. “J’ai eu très peur, je ne savais pas de quoi ils parlaient, ni quoi leur répondre. Ils ont juste vu des empreintes de pas qui correspondaient à ceux qu’ils ont suivis depuis Antsirasira devant ma porte. Alors qu’en vrai, il s’agissait des traces de pas de mon mari, parti avec les vatan-dehilahy”, poursuit-elle. Cette nuit-là, trois individus ont fait l’objet d’une interpellation dans le village.

Stéréotype. Le lendemain matin, les “vatan-dehilahy” des deux villages se sont donnés rendez-vous sur la place où l’attaque s’est produite, selon les directives des gendarmes. Cette fois-ci, une escouade d’hommes en uniforme ont investi le lieu, dirigée par le commandant de la compagnie territoriale de Maevatanana. “Nous avions pensé qu’on nous réunissait pour reprendre la piste qu’on a perdue. Alors qu’en fait, ce n’était pas le cas”, confie Fidy, l’un des “mpanara-dia”. Une enquête sommaire a été entreprise par les forces de l’ordre à même le sol. “Nous avons été interrogés un à un. Après l’interrogation, ceux des hommes du village d’Antafia sont partis, tandis que nous, ceux de Bemoroma, avons reçu l’ordre de rester là. L’homme qui commandait les troupes nous a soumis à un feu roulant de questions. Ensuite, ils nous ont demandé si quelqu’un parmi nous était de Tatsimo et qu’il fallait se lever. Presque la moitié des “vatan-dehilahy” de Bemoroma, présents sur place, se mirent sur pied. 25 au total”, poursuit-il. Parmi cette vingtaine d’individus, il y avait un Chef fokontany, son adjoint et trois Tangalamena, des hommes d’âge assez avancé considérés comme des sages. Invités à monter à l’arrière du véhicule de la gendarmerie, ces hommes n’avaient pas encore idée de ce qui les attendait. “La suite, on la connaît tous”, se désole-t-il, accablé par la tournure de l’événement.

Utilité de l’enquête. D’après les explications d’un haut responsable au sein de la gendarmerie, ils ont été emmenés pour la necessité de l’enquête sur l’affaire d’attaque à main armée, suivi de meurtre, qui s’est produite près de leur village. “Ce n’est pas à nous de juger s’ils sont coupables ou non. Notre devoir s’arrête à la constatation de la transgression de la loi pénale, à la recherche des preuves, les auteurs du méfait, et de les amener devant le Parquet (…) Soyez-en sûr, si bavure il y a eu, dans une quelconque opération menée par un de nos éléments, nous prendrons les mesures nécessaires ”. Après les heures de garde à vue prévues par la loi, ils ont été présentés devant le Parquet. Le dossier étant instruit, étant donné que c’est une affaire de meurtre, la vingtaine d’hommes a été conduite devant le juge d’instruction pour mise en examen. Après cela, ils ont tous été placés en détention provisoire, en attendant le jour du procès. “Chez nous, être en prison signifie être mort. Nous, peuple peu instruit, nous ne faisons pas de différence entre MD ou je ne sais quoi. Ce que nous comprenons, c’est qu’ils ont été emmenés dans une maison cloîtrée réservée aux criminels, privés de toute forme de liberté.  À ce que nous savons, ils ne sont même pas jugés coupables. Et en notre for intérieur, nous pensons qu’ils ne le sont pas. Malheureusement, personne ne nous écoute, personne ne nous comprend”, déclare un Tangalamena d’origine Sakalava, de sa voix frêle, presque inaudible. 

Prisonniers. Rappelons qu’un Chef Fokontany ainsi que son adjoint figurent parmi les 28 individus mis en prison. Du coup, côté administration publique, tout stagne dans le village. Notons tout de même que le Fokontany est une collectivité de base, représentant de l’Etat au niveau du peuple. Alors, en l’absence du Chef fokontany ou de son adjoint, toute paperasse administrative ne peut être validée. “Nous sommes tout autant prisonniers qu’eux”, s’insurge Jean Paul. “ Moi-même, je dois aller à une cérémonie funéraire mais je ne peux pas me déplacer. Étant donné que personne ne peut signer mon passeport de déplacement. Tout comme si je voulais aussi vendre mon bétail. C’est un gros problème à part, dont nous tous sommes victimes”. En effet, tout individu en déplacement dans un autre village doit se munir d’un passeport signé par le Chef fokontany de son propre village, mentionnant l’objet de son voyage. De même pour les déplacements des cheptels. Une procédure qui s’inscrit aussi dans le Dina, entrepris par les autorités pour pallier la recrudescence de l’insécurité et cibler les individus suspects et en vagabondage. À entendre un haut responsable d’un district, cette procédure a fait ses preuves et a été adoptée dans tout ou presque “ambanivohitra”. Même si quelque part, elle entrave le droit fondamental du citoyen, celui de circuler librement dans son pays. Comme c’est le cas ici, à Bemoroma. “On peut dire que c’est une situation pas comme les autres mais nous travaillons dessus. Et d’ici quelque temps, tout sera résolu et rentrera dans l’ordre« , selon Bazezy Vanombe Clavelah Roslan, préfet de Maevatanana. 

“Ce sont des femmes et des hommes désemparés. Ils ne savent plus vers qui se tourner, ni à qui se plaindre. C’est pour cela que nous demandons, nous implorons même les autorités à prendre en considération notre cas », conclut Rakotoarisoa. De leurs côtés, différents responsables de cette partie de l’île se disent consternés par l’événement. Les membres de l’OMC (Organe mixte de conception), quant à eux, ne cessent de se réunir pour trouver des solutions face à cette situation qui tend vers un conflit tribal. Mais entre-temps, ils se disent qu’ils ne peuvent pas s’immiscer dans une affaire de justice. 

Après notre descente sur les lieux, l’affaire a connu un rebondissement. Les personnes interpellées ne se limitaient plus aux 28 personnes citées dans cet article. La gendarmerie a procédé à différentes arrestations, notamment dans les villages de Bemaharivo et de Beanana. Six personnes, au total, ont été épinglées par les éléments des forces de l’ordre dont cinq (quatre hommes et une femme) à Bemaharivo et un individu à Beanana. Deux d’entre les cinq ont été abattues dans un petit village du nom d’Ambaibonolona, tandis qu’un autre a réussi à s’échapper. “Ils ont été avisés de s’enfuir, lors d’une embuscade tendue par leur compère aux gendarmes venus pour l’opération. Alors, nous avons dû ouvrir le feu sur eux”, selon les rapports de la gendarmerie. “Une excuse que je trouve un peu grotesque et tirée par les cheveux pour camoufler une exécution sommaire”, s’indigne une source confirmée voulant garder son anonymat. “Mes rapports et témoignages font état de tirs à bout portant. D’autre part, on ne tente pas une embuscade dans une place découverte où des tas d’yeux peuvent voir ce qui s’y prépare. C’est totalement absurde”,  confirme cette source qui connaît bien la région. 

S’ajoutant à cette liste de personnes arrêtées, Rakotoarisoa, l’homme qui nous a conduit au village de Bemoroma a été appréhendé en plein centre de Maevatanana. Son fusil, saisi. Ses chefs d’inculpation, d’après les informations : association de malfaiteurs et fourniture d’armes aux bandits de grand chemin. Mais des ouïe-dires laissent entendre une toute autre raison de son arrestation : celle d’avoir le courage de se lever et de dénoncer les abus subis par les siens. D’un autre côté, les enquêteurs n’ont pas voulu donner plus de détails sur cette affaire. Cela risque d’entraver les enquêtes en cours, ont ils déclaré. Mardi dernier, c’était à son tour et celui des trois autres individus d’être présentés devant les juges d’instruction. Il a été placé sous contrôle judiciaire tandis que ses camarades ont signé leurs billets d’écrou pour une détention provisoire, rejoignant les 28, à la maison centrale de Maevatanana. 

On peut dire que l’affaire est loin d’être bouclée. La gendarmerie confirme que l’enquête sur cette attaque suivie de meurtre, est sur la bonne voie et continue d’avancer. “C’est sûr qu’il y aura encore des arrestations. Nous, à la brigade territoriale de la gendarmerie de Maevatanana, ne faisons qu’épauler nos collègues du GAPJ (Groupement d’appui à la police judiciaire) qui sont saisis du dossier maintenant”, explique le premier responsable de la brigade de la gendarmerie à Maevatanana.

Jean Roger Randrianjafinindrina

“Laissez la gendarmerie et la justice travailler”

Interrogé sur cette affaire portant sur l’emprisonnement de 28 personnes dans le fokontany de Bemorona, commune rurale de Maevatanana, district de Maevatanana, le gouverneur de la région Betsiboka, Jean Roger Randrianinjafinindrina, affirme ne pas vouloir interférer dans les enquêtes de la gendarmerie ainsi que celles de la justice. “Laissez la gendarmerie et le tribunal travailler”, dit-il. D’après lui, il n’était pas sur place quand ce problème s’est produit. “J’étais en mission à Andriamena pour élaborer une stratégie efficace afin de rétablir la paix et la sécurité dans ma circonscription », explique-t-il. Mais cela ne l’a pas empêché d’apporter son point de vue sur cette situation. “Les individus incarcérés en prison dans cette affaire sont issus de la tribu Antandroy. Cela aurait eu lieu à cause de la conception erronée qualifiant ces migrants originaires du Sud malgache de dahalo, à entendre ses explications. C’est pourquoi il estime que le problème réside au niveau du dialecte pratiqué par cette tribu. À cela s’ajouterait le tempérament un peu belliqueux de la plupart des membres de ce groupe. La réalité sur le terrain a toutefois déjà prouvé l’existence de bandits issus des autres tribus écumant dans la région », souligne le gouverneur de Betsiboka. Disant avoir suivi de près le cas des familles impliquées dans cette affaire, il affirme avoir déjà rencontré leurs représentants. “Vu que les suspects sont déjà placés sous mandat de dépôt, la solution que j’ai pu leur proposer est d’aller se procurer un avocat pour accélérer l’enquête, du moins pour demander une liberté provisoire au bénéfice des prévenus”. Aux dernières informations, le nombre des personnes arrêtées dans cette affaire risque de se multiplier. 

Dossier réalisé par Mike L. Rasamoelina, Ratantely et Teholy Martin

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