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samedi 10 décembre 2022
DomicileCulturePortrait : Ernest Bezara, un univers à lui tout seul

Portrait : Ernest Bezara, un univers à lui tout seul

Dedesse, la prestance de l’artiste avec la fierté des premières années de gloire musicale.

Madagascar vient de perdre un de ses monstres sacrés de la musique, auteur-compositeur et porteur d’un véritable courant artistique au début des années ’70. Dedesse est décédé dans le silence du devoir accompli, le 6 novembre 2022.

Sans parler du sublime « L’amour que j’ai pour toi… Jany », une des chansons portées par le premier 45 tours (1971) de Dedesse. À prendre l’ensemble discographique de ce monument sacré de la musique malgache, le genre en vogue, et son évolution, de l’entre année 1960 et 1970 apparaît comme une marque identitaire.

Les « années ‘60 ». Pour la jeune génération de cette époque, qui allait engendrer la pré-génération mondiale, le vent occidental anglo-saxon soufflait à deux vitesses. Des grandes villes surtout, Toamasina, Toliara, un cas à part, Mahajanga, Antsiranana, Antananarivo, Antsirabe, Fianarantsoa, un autre cas à part…

Le commerce mondial de l’art de vivre a alors trouvé son nouvel isotope. Les 15 à 25 ans, faciles à mener sur les vagues des sujets, soi-disant, révolutionnaires. Le rock parle de sexe, la pop titille les minettes jusqu’à l’hystérie. À cela s’accompagne toute une culture de l’habillement, du voyage, des stupéfiants et du sexe.

La pensée « archaïque », des vieux parents encore jaloux des sacrifices concédés durant la Seconde Guerre mondiale, se trouvait sur le tabouret du pendu. Juste une question de temps et de vagues de contestations : contre la guerre du Vietnam, pour la contraception… et toute la bâtisse majestueuse du conformisme ambiant finissait sur une corde.

Né le 25 juillet 1951 à Anivorano Nord, village au bord de la Route nationale 6, il faut deux heures et demie pour atteindre Antsiranana, Ernest Bezara grandit dans une famille orientée vers les centres urbains. Pas pour ses lumières, plutôt pour les privilèges qu’elles offrent. Études, infrastructures, électricité… garanties d’une ascension sociale.

Direction à Antsiranana, la seule option. Majunga étant trop loin. Antananarivo, pour un gars du Nord, ce n’est pas toujours si évident. D’autant que les années ’60 post indépendance sont indécises. Sur le plan culturel, sur le plan politique, sur le plan économique… Madagascar, après des décennies d’esclavage colonial, doit être de nouveau occupé par les Malgaches.

Courant mondial

Une recolonisation en quelque sorte. Et cela ne se fera pas en douceur. Dans toutes les grandes villes, Antsiranana en l’occurrence, la bourgeoisie locale possède les tourne-disques, les magazines occidentaux. Bref, les « nouveautés ». Un phénomène qui n’étonne plus. Le « 45 tours », loin d’être un simple support en vinyle, est une « médiation ».

Il semblait difficile à croire que les tensions politico-culturelles générées par la « contre-culture » occidentale n’atteignent pas la Grande île. Grâce au déferlement des disques « yéyés », surtout français, chauvinisme oblige. Et un détail parfois occulté, les personnels naviguant ramenant chez eux des journaux, des magazines… sur cet ailleurs au-delà des mers.

L’« anti-conformisme » fait vendre. Tandis qu’Ernest Bezara s’arrache à cultiver son talent aux langues et un don à la musique. Le bonhomme possède la poésie en lui. Anivorano est un village chargé d’histoire, mythe du lac Antanavo, et pépinière d’une partie de l’élite. La Société d’Etudes, de Construction et de Réparation Navales (Secren) faisait rêver les jeunes du triangle du Nord.

À l’âge de travailler, il y gagne un poste. Son rapport avec la langue française pourrait s’expliquer sans doute par son orientation professionnelle. La Secren est l’ancienne Direction des Constructions et Armes Naval (DCAN). Le capitaine de frégate, Hofer, directeur emblématique de cette entité, était un pointilleux question langue.

Il s’attèle à maîtriser le français. La Secren, « héritière » de la DCAN, devrait donc avoir des exigences par rapport à la langue des colons. La scolarité du jeune Bezara dans le collège Saint-Joseph d’Antsiranana était aussi enrichissante. En 1971 sort alors son premier succès. « L’amour que j’ai pour toi… Jany ». La chanson en français sent bon le « rythm’n’blues ». Il a 20 ans.

Instrumentation dépouillée, basse angulaire gutturale, chœurs implorants… la voix de Dedesse traverse la chanson, telle une signature. L’arrangement est propre à ces titres à contre-courant de l’époque, le morceau finit dans une évacuation explosive de tension, en écho à ce monde en mutation. Le « Faites l’amour, mais pas la guerre » parle plus aux créatifs et créatives malgaches.

Quand la consommation de marijuana était chantée comme un renouveau de l’humanité. La liberté sexuelle érigée en totem du féminisme. Depuis Madagascar, difficile pour lui de suivre la tendance. Chanter l’amour permettait à la fois d’être en phase avec les mondialisés « yéyé » et « hippie », tout en laissant intact l’ordre social.

Oser sans s’aligner

Le seul à avoir osé pousser le bouchon jusqu’à la limite du décent serait Ramy Franck, un autre monstre sacré, contemporain du natif d’Anivorano Nord. Sa chanson « Bibidia », rock avant-gardiste, traite littéralement une fille ou une femme de bête sauvage. Puisque celle-ci l’a maltraité en amour. Inutile de s’attarder sur la phonétique du refrain/titre.

Dans cet enchevêtrement de batterie, de basse, de riffs lointains, la répétition de « Bibidia » dans le refrain en deviendrait presque subversive. Les pères et les mères iraient jusqu’à en rire de ce délire de jeunesse. Tandis que durant les concerts, tous de joie, les fils s’époumonaient. Pas pour d’autres, Ernest Bezara a choisi la voie la moins risquée.

Ce dernier se tenait en équilibre sur la frontière entre l’irrévérencieux, de la « contre-culture » aux racines anglo-saxonnes, et le commerce d’une variété française lisse. En France, la vente de disques des chanteurs comme Léo Ferré, George Brassens, Gilbert Bécaud… trouve aussi des centaines de milliers de partisans chez les 25 ans et plus, des salariés pour la plupart.

Entre le « yéyé », le « hippie », le rythm’n’blues de Dedesse ne saurait mentir, et la variété française, assimilée dans la variété acoustique des Mahaleo, Lôlô sy ny Tariny… il fallait faire un choix. Deux « idiomes » hyper mondialisés. Cette position pousse souvent à en tirer une identité propre. Lui et d’autres, comme Ramy Franck, Gérôme Randria, créent leur propre univers.

« Tsaiky be » en est un premier aboutissement. La pochette du « 45 tours » dit presque tout. Chemise bariolée ouverte, collier et pendentif brillant sur la poitrine, pattes d’éléphant, bottines avec cinq centimètres de talon, le regard perçant en biais… Un homme accompli. Sonorités à dominante soul, saupoudrées d’un jeu de « moog », Dedesse s’y dévoile. La chanson est autobiographique.

Ernest Bezara est vite devenu orphelin du côté maternel. À travers ce titre, il raconte ses combats, ses réussites, ses peines… En accaparant l’image rebelle, il prend la « contre-culture » à contre-pied. Peut-être pour rappeler qu’il y a des combats plus durs, plus humanisants, au final, que celui pour la drogue et la contraception. Il s’agit du combat forcément solitaire de se construire sans mère.

À partir de là, Dedesse chante l’engagement. Analyse le monde avec « Samia mamisavisa ». Ressent l’urgence pour Madagascar dans « Malakilaky ». Celui qui donnera toujours sa deuxième chance aux déviants sur « Manantena ». D’orphelin, il devient homme accompli, et finit par devenir une légende.

Maminirina Rado

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1 COMMENTAIRE

  1. Merci beaucoup pour ce survol qui met en relief les qualités de cet artiste du Nord qui a conquis le coeur de l’enfant que j’étais. Une voix au timbre vibrant caractérisant Dedesse. Un grand artiste, oui un authentique dans son espèce… Vi restos por ĉiam en niaj koroj Dedesse !

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