Mahamoud Ali Youssouf. C’est le nouveau président de la Commission de l’Union Africaine qui a été élu avant-hier, au siège de l’organisation à Addis-Abeba.
« 7e tour vao vita »
33 voix sur 49. C’est juste, enfin presque, la majorité des deux tiers requise pour que le Djiboutien l’emporte sur le Kényan Raila Odinga, à l’issue d’un véritable marathon qui constitue d’ailleurs la discipline roi dans leurs deux pays. Mais l’écart d’âge a visiblement fait la différence. Le vieux routier de l’opposition au Kenya a été largement distancé après 7 tours de vote ( 7e tour vao vita) par l’inamovible chef de la diplomatie de Djibouti en poste depuis 20 ans. Une longévité par rapport au candidat malgache Richard Randriamandrato, éphémère ministre des Affaires étrangères durant 7 mois. 7 comme le nombre de tours qu’il a donc fallu pour que le Petit Poucet djiboutien triomphe de l’Ogre kényan. L’autre différence, c’est que le premier est francophone et le second anglophone. Seulement, le candidat venu de la Corne de l’Afrique a l’avantage de parler les deux langues et l’arabe. Djibouti appartient du reste à la Ligue Arabe qui avait certainement intérêt à déployer les grands moyens pour faire élire Mahamoud Ali Youssouf. C’est peut-être aussi le cas de la France qui a un intérêt géostratégique à garder sa base militaire à Djibouti après le retrait de ses troupes au Mali, Niger et Burkina Faso. Des pays qui n’ont pu participer à l’élection du président de la Commission de l’UA à cause de leur suspension. Contrairement aux Etats membres de la SADC qui n’ont pas voté en bloc pour le candidat malgache, à en juger par le nombre de votes obtenus par ce… dernier.
R.O
Andry Rajoelina doit regretter amèrement que l’élection du Président de la Commission de l’Union africaine (UA) n’ait pas été organisée par la Ceni [1], la HCC [2], ou les instances de karaté qui donnent des 6ème dan mora. Ou encore que le collège électoral de l’UA n’ait pas été composé des lecteurs de cet obscur African Leadership Magazine, inconnu au bataillon des grandes publications sérieuses à l’échelle régionale et qui a catapulté le chef de l’État malgache « leader politique africain de l’année ». Un leader politique africain de l’année qui a échoué à convaincre ses pairs de choisir son candidat face à Mahamad Ali Youssouf, présenté par un pays de 23.200 kilomètres carrés et d’un million d’habitants.
Dans des circonstances normales, un Malgache ne devrait pas se réjouir de la défaite de son pays, quel que soit le domaine. Mais nous ne sommes pas dans des circonstances normales. Les dirigeants malgaches actuels bafouent systématiquement les valeurs de la démocratie et de la bonne gouvernance, et aiment à jouer aux impunis sans limites à l’intérieur de leurs frontières, même en matière de mégalomanie. C’est pour cela qu’on ne peut qu’apprécier quand la scène internationale vient rappeler à Andry Rajoelina qu’en-dehors de ses frontières, il n’est plus au pays d’Alice et de ses merveilles. L’affaire Romy Voos illustre ce qui se passe quand de vrais magistrats agissent au nom de la Loi et non du coup de téléphone ou de l’enveloppe qu’ils reçoivent pour orienter leurs verdicts. La défaite malgache à l’élection du président de l’UA montre ce qui se passe quand un processus électoral n’est pas vermoulu par des manipulations honteuses.L’accession de Rajoelina à la tête de la SADC lui a fait croire, à tort, qu’il avait acquis une stature régionale. De toutes façons, toutes les critiques qu’il avait émises en 2009-2013 contre l’UA et la SADC qui refusaient d’adouber son coup d’État restent vivaces dans les souvenirs des diplomates africains. La SADC a joué l’amnésie en lui offrant d’occuper la présidence de la troïka en août prochain. Toutefois, cette amnésie est partielle : alors que la SADC compte 16 États membres, Richard Randriamandrato n’a obtenu (sur 49 votants) que 10 votes au premier tour, puis 7 au second, avant de s’effondrer avec cinq voix au troisième. De quoi réfléchir sur le leadership du « meilleur leader politique d’Afrique » et la confiance qu’on lui accorde au sein de son propre regroupement régional.On se souvient que Hery Rajaonarimampianina avait exprimé la volonté de se présenter à cette élection, mais qu’il n’avait pu obtenir le nécessaire soutien de son propre pays pour déposer sa candidature. Il avait pourtant déjà acquis de nombreux soutiens africains, et faisait figure de favori. Malheureusement pour lui, la mentalité peu patriote du citoyen français à la tête de son pays ne lui a pas donné l’opportunité de confirmer ce potentiel en victoire réelle. À la place, Andry Rajoelina a préféré proposer une candidature vouée dès le départ à l’échec. Quand les autres se préparaient depuis des années, Madagascar a espéré qu’une candidature improvisée soutenue par une campagne de lobbying de dernière minute avait des chances.Cela dit, l’échec de la candidature malgache n’est pas vraiment celui de Richard Randriamandranto ou même de la ministre des Affaires étrangères Rafaravavitafika Rasata. C’est avant tout l’échec du manque de vision et de capacité stratégique des deux Rajoelina, dont la vision patriotique végète à l’ombre de leur fameux huit centimètres. Le premier est marqué à vie par son statut d’ancien putschiste, ce qui le rend méprisable aux yeux des chefs d’État africains qui ont gagné leur titre dans les urnes. Quand au second, sa volonté de faire payer à Hery Rajaonarimampianina son refus de le nommer ministre des Affaires étrangères, comme il le quémandait durant son mandat, a aveuglé son raisonnement en tant que conseiller diplomatique du premier. Aux yeux de beaucoup de leaders africains, ils ont donc une crédibilité limitée.D’ailleurs, dans quel esprit peu éclairé est né le fantasme d’une possible victoire de Richard Randriamandranto, alors que depuis des années Madagascar n’a pas d’ambassadeur à Addis-Abeba ? Notre pays n’avait donc pas accès aux travaux de couloirs et à une compréhension des rapports de force, conditions sine qua non pour une diplomatie efficace et des alliances à l’échelle africaine. Ce ne sont pas les agitations diplomatiques de dernière minute qui allaient changer les choses : après avoir fait l’intéressant avec la fourniture d’un breuvage prétendument miraculeux pendant la période du Covid, Madagascar a improvisé durant les dernières semaines l’annonce de l’envoi d’un contingent de médecins malgaches en RDC, et envoyé une délégation faire une tournée de lobbying dans une dizaine de pays, en utilisant quelquefois des réseaux pseudo-secrets.
Dieu merci, l’influence de ceux que François Mitterand appelait « les frères la gratouille » n’est plus ce qu’elle était en Afrique. Aller faire des salamalec chez Denis Sassou-Ngesso, haut dignitaire de la franc-maçonnerie ouest-africaine, n’a pas servi à grand-chose, si ce n’est à gaspiller l’argent public. Mais avec le régime actuel dont cela semble faire partie de l’ADN, ce n’est pas une nouveauté.