
La pirogue à balancier est loin d’être un outil pratique, véhicule de la rencontre de deux civilisations, connecteur insubmersible d’une aire culturelle « western malayo polynesian », en partage avec Taïwan, la Malaisie, l’Indonésie, les Philippines, Madagascar, la Somalie, le Yémen… Sans elle, le grand voyage aurait été impossible.
Au commencement était la pirogue monoxyle. Ancêtre de celle à balancier dont la coque est creusée à partir d’un tronc d’arbre léger et solide. Une technique navale améliorée pendant dix millénaires, pour aboutir à l’ancêtre du trimaran : la pirogue à balancier et à voile. Ces performances dépassent les connaissances des marins européens du XVIe siècle, grâce à des vitesses de croisière à plus de 18 nœuds, vitesse maximum d’un méga yacht de catégorie « A ».
Sans voile, les marins pagayaient. Navire peu adapté pour les longues distances, l’ajout d’autres éléments de vitesse et d’équilibre améliore ses performances. À double ou simple balancier, il transportait les femmes et les enfants pour peupler des nouvelles terres, entre les îles du Pacifique, et pour s’éloigner au fur et à mesure en allant d’est en ouest. Si la phase une se fait d’île en île, à l’aide de la connaissance poussée en astrologie marine, la deuxième se fait d’un trait.
La pirogue à balancier usuelle malgache, utilisée par la majorité des pêcheurs traditionnels, est un multicoque de la marche monodrome. Facile à reconnaître, sa structure distingue très bien la poupe de l’arrière. Ensuite, dans la majorité des cas, l’esquif est un multicoque à cause des balanciers. Soit à simple ou à double, les débats s’enflamment souvent sur la primauté de l’un ou de l’autre dans l’histoire maritime.
La voilure utilisée par les « marins traditionnels » malgaches rappelle autant cet héritage austronésien en triangle, les types latins micronésiens et polynésiens avec mât. Mais aussi la rencontre tardive avec d’autres peuples, d’où découle la voile carrée à livarde. Son utilisation remonterait aux arrivées des premiers groupes à Hawaï, dans les îles de Pâques, les îles Marquises… probablement ensuite dans le sud–ouest malgache.
La sacralité de la pirogue est partagée par tous les peuples de culture austronésienne jusqu’à aujourd’hui. Comme une église, il y a celle utilisée pour les rituels jusqu’à aujourd’hui. Chez les dignitaires royaux malgaches, la coque est utilisée comme cercueil orné « de sculptures géométriques ». Cela se fait dans une partie Ouest du pays tout comme dans le centre. En somme, la continuité de l’héritage austronésien.
Pour les « Vezo », le « Givotia madagascariensis » ou « Farafatsy », réputé pour sa légèreté, sa résistance et son imperméabilité, sert à construire la coque. Système parfait du : quand le sacré rencontre la préservation environnementale. Son utilisation domestique se trouve sous le sceau de l’interdit. Endémique de Madagascar, l’arbre possède mille et unes vertus. Son écorce combat la fièvre, les laboratoires en cosmétique s’en approprient l’huile essentielle pour adoucir la peau.
Pour le trouver, il faut souvent s’enfoncer dans le territoire des Mikeas, dans une forêt où se mêlent légendes parfois surréalistes et risques d’insécurité pour les étrangers. Servant de lieu de retrait des bandits (dahalo) également. Posséder une pirogue est signe d’ascension sociale chez les Vezo. Voilà pourquoi, la mise à l’eau d’un bateau a plus d’importance pour la communauté qu’un baptême, une circoncision…
Lors de la mise à l’eau, de Tuléar à Morondava, les « Vezo » se donnent le mot. Cérémonie où l’homme est mis en avant, ceux qui veulent bénéficier de la bonne étoile tirent le navire vers la mer. Festives, communautaires et collectives, les célébrations permettent aussi au groupe humain ou aux « premiers peuples » de se retrouver. Perpétuer depuis Tahiti, les îles Tonga, en Nouvelle Zélande, où la pirogue à balancier est « vénérée », les îles Tuamotu, la Nouvelle Calédonie jusqu’à Madagascar.
Réussir une traversée de plusieurs jours en pleine mer, embarquer avec 8 à 12 personnes nécessite un bateau long de plus de 12 mètres. L’histoire rappelle les razzias militaires des Malgaches, le groupe humain Sakalava notamment, dans les Comores. Et des assauts en rassemblement des groupes humains malgaches Merina, Sakalava, Betsimisaraka, etc… jusqu’en Tanzanie, Zimbabwe, Mozambique… La pirogue revêt ainsi le rôle de transport de troupe, de bateau militaire.
Pour les courts trajets, la « pirogue courante » est dénommée « lakadrao » chez les pêcheurs de Nosy Be. Pratique, elle sert de transport ou de pêche avec la pagaie « sous le vent ». Peu travaillée, sa fonction est surtout de l’ordre du pratique, sa fabrication sommaire. Le transport est souvent réservé à des embarcations de huit mètres et plus. La pirogue reine est le « lakafiara », en lien avec les traditions et la royauté.
Transport de civilisation
Les théories récentes concordent à une première arrivée à Madagascar de plusieurs pirogues, le « fahagola ». Entre 8 et 12, hommes, femmes et enfants, auraient effectué la traversée soit depuis les côtes est africaines ou de la péninsule arabique. Cette hypothèse, des plus plausibles, gagne de plus en plus les chercheurs. Des vagues successives étalées sur des siècles, voire des millénaires s’en suivent depuis Taïwan, avec dans le sillage, des « explorateurs » javanais, philippins et indonésiens.
À part les humains, les conditions de survie reposaient sur la découverte d’eau douce mais aussi de nourriture. Se trouvaient alors dans la pirogue, le cochon, aliment calorique et facile à transporter, le poulet, d’origine est-africaine. Le tarot, le coco, d’une importance capitale, dont la plantation servait de guide pour la prochaine vague. Les restes de noix de cocos charriés par la mer au large pouvaient indiquer la distance des terres.
Il suffisait de goûter à l’eau de coco pour déterminer son degré de pourrissement et calculer la distance d’une terre. La connaissance des oiseaux également, tel oiseau peut voler jusqu’à 10 kilomètres au large, tel autre à 40, puis 80, ou la lecture des nuages, la maîtrise des courants… Sans oublier, la civilisation du riz supposé lors de la deuxième grande migration vers moins 3 000 avant l’ère chrétienne. Sans oublier une tradition orientée vers le « respect » des ancêtres.
Tandis que le système politique aurait été hérité de l’Afrique, le concept des aînés, entre autres. À un certain âge, la personne transcende son statut sexuel. Elle devient « père/mère », en malgache le terme désigne le respect dû au troisième âge. Plusieurs exemples démontrent cette convergence de deux civilisations chez le peuple malgache. D’une certaine façon, d’une culture « côtière » puisque les lointains ancêtres sont venus depuis des zones maritimes.
Rien qu’à voir l’emprunt au lexique marin, « fiara », « aloha », « aoriana »… La mer a exercé une influence majeure sur la langue malgache jusqu’au contact tardif avec les Arabes, les Indiens et les Européens. Si les recherches en cours le confirment, l’entrée dans les terres centrales emboitait la culture du riz. Prémices de la naissance des royaumes, acquisition de main d’œuvre et établissement des premières cités.
Les traces de cette marche historique de plus de 10 000 années sont symbolisées par la pirogue à balancier. Ces genres de papillons des mers, parsemant l’horizon visible depuis le « bord » de Majunga, à Andavadoaka dans le sud–ouest, à Kimony dans le Menabe, marquent la relation de Madagascar avec l’Asie et l’Afrique par le « chemin des étoiles ».
Maminirina Rado