Depuis 1960, la vie politique malgache est marquée par une régularité presque implacable. À chaque République correspond un parti dominant, porté par un homme providentiel, adulé dans l’ascension, contesté dans l’exercice du pouvoir, puis abandonné dans la chute. L’histoire des partis au pouvoir à Madagascar n’est pas celle de la continuité idéologique ou de la transmission générationnelle, mais celle de la personnalisation extrême, du lien organique entre un leader et sa formation, et d’une incapacité chronique à survivre hors des arcanes de l’État. Dans ce paysage instable, une seule formation a jusqu’ici défié la logique de l’effondrement total après la perte du pouvoir.
Le PSD, la matrice politique de l’État indépendant
Le Parti social-démocrate n’est pas seulement le premier grand parti malgache. Il est la matrice même de l’État postcolonial. Fondé en décembre 1956 par Philibert Tsiranana, instituteur devenu député à l’Assemblée nationale française, le PSD s’inscrit dans une stratégie de transition maîtrisée vers l’indépendance. À rebours des mouvements radicaux, il prône une autonomie progressive, une coopération étroite avec la France et une stabilité institutionnelle jugée indispensable à la jeune nation.
Le contexte est décisif. La loi-cadre de 1956 redessine l’architecture politique des territoires d’outre-mer français. Philibert Tsiranana en saisit immédiatement les opportunités. Vice-président du Conseil de gouvernement en 1957, puis président en août 1958, il devient l’interlocuteur privilégié de Paris. Le référendum de septembre 1958, au cours duquel il appelle à voter « oui » à la Communauté française, scelle la naissance de la République malgache le 14 octobre 1958. Deux ans plus tard, le PSD conduit Madagascar à l’indépendance totale, proclamée le 26 juin 1960.
Durant la Première République, le PSD règne sans partage. Il contrôle l’appareil d’État, structure la vie politique et marginalise toute opposition significative. Tsiranana est élevé au rang de père fondateur, incarnation de la stabilité et de l’indépendance pacifique. Mais cette hégémonie porte en elle les germes de sa fragilité. Le parti ne se renouvelle pas. Il confond État et formation politique. Lorsque la crise sociale et politique éclate en 1972, le régime s’effondre et le PSD disparaît avec lui. Aujourd’hui encore, malgré les efforts d’Eliana Bezaza pour préserver l’héritage idéologique de son père fondateur, le PSD n’est plus qu’un symbole historique, privé de poids électoral et de capacité de mobilisation.

L’AREMA, la révolution institutionnalisée puis épuisée
La Deuxième République marque une rupture brutale avec l’ordre ancien. En 1975, Didier Ratsiraka accède au pouvoir et engage le pays dans une voie socialiste révolutionnaire. L’AREMA, ou Avant-garde de la Révolution malgache, fondée en 1976, devient l’outil politique central de ce projet. Issu du Conseil suprême de la Révolution et adossé à la Charte malgache de la Révolution socialiste, le parti encadre la vie politique, économique et sociale.
L’AREMA n’est pas un simple parti majoritaire. Il est le pilier d’un système. Officiellement intégré dans une coalition, il domine en réalité l’ensemble du champ politique. Il symbolise la souveraineté retrouvée, le départ des troupes françaises et la volonté de rompre avec le passé néocolonial. Pendant plus de 15 ans, il façonne une génération politique.
Mais la chute de Ratsiraka en 1991 révèle une faiblesse structurelle majeure. L’AREMA est indissociable de son fondateur. Après un bref retour au pouvoir en 1997, suivi d’une nouvelle défaite en 2002, le parti entre dans une longue agonie. Dépourvu de leadership crédible, incapable de séduire les jeunes générations, il échoue à reconquérir la moindre position significative. Les élections communales, législatives et présidentielles deviennent autant de défaites silencieuses. La révolution s’est figée dans la nostalgie.
L’UNDD, l’élan démocratique sans ancrage durable
La transition démocratique du début des années 1990 fait naître de grands espoirs. Albert Zafy, figure charismatique des Forces vives, incarne cette aspiration au changement. En fondant l’Union nationale pour le développement et la démocratie (UNDD) en 1990, il donne une traduction politique à une mobilisation populaire inédite.
L’UNDD devient rapidement une force centrale. Elle porte la transition de 1991 à 1993 et conduit Albert Zafy à la victoire présidentielle face à Didier Ratsiraka. Pourtant, le pouvoir révèle rapidement les limites du parti. Minoritaire à l’Assemblée nationale, prisonnier d’un système institutionnel instable, le régime Zafy se heurte à des blocages permanents. En 1996, l’empêchement du président met brutalement fin à l’expérience.
Comme ses prédécesseurs, l’UNDD ne survit pas à la chute de son leader. Privé de son moteur politique, le parti s’effondre. Il ne parvient ni à se restructurer ni à imposer de nouvelles figures. L’élan démocratique se dissipe, laissant place à un retour de Ratsiraka l’année suivante.
TIM, la rupture avec la fatalité politique
L’arrivée de Marc Ravalomanana au pouvoir en 2002 inaugure un nouveau cycle. Le parti Tiako i Madagasikara (TIM), officiellement reconnu le 3 juillet 2002, s’impose rapidement comme une force structurée, disciplinée et implantée sur l’ensemble du territoire. Contrairement aux formations précédentes, le TIM ne se limite pas à un appareil présidentiel. Il investit les collectivités locales, les régions et les quartiers.
La chute de Marc Ravalomanana en mars 2009 aurait dû, selon la logique historique malgache, provoquer la disparition du parti. Il n’en fut rien. Le TIM se replie, se réorganise et assume pleinement son rôle d’opposition. De 2009 à 2025, il remporte des communes, fait élire plus d’une dizaine de députés et s’impose comme la principale force alternative face au régime d’Andry Rajoelina.
Cette capacité de résistance distingue fondamentalement le TIM de tous les partis au pouvoir qui l’ont précédé. Il ne disparaît pas avec la perte de l’État. Il transforme l’opposition en espace de reconstruction politique. La mobilisation massive observée, le samedi 10 janvier dernier, au Magro Tanjombato, avec des milliers de militants venus présenter leurs vœux au couple Ravalomanana, illustre une réalité rare. Le TIM reste vivant, organisé et capable de fédérer bien au-delà des échéances électorales.

TGV et HVM, crainte de la répétition du cycle de l’éphémère
Le parti TGV d’Andry Rajoelina s’inscrit dans la tradition des partis de conquête rapide. Fondé en 2007, porté par une rhétorique de rupture et de jeunesse, il accède au pouvoir en 2009, puis par les urnes en 2018. Majoritaire au Parlement, dominant les institutions, le TGV semble alors solidement installé.
La chute d’Andry Rajoelina en octobre 2025 révèle pourtant une réalité familière. Les cadres se dispersent, les élus prennent leurs distances, le parti devient silencieux. Le départ discret de son fondateur à l’étranger accélère la désagrégation d’un mouvement qui vivait essentiellement de l’exercice du pouvoir. Mais le jeu n’est pas encore terminé pour ce parti, et l’avenir nous en dira plus.Le HVM de Hery Rajaonarimampianina suit une trajectoire comparable. Créé en 2014, incapable de s’imposer durablement au Parlement, affaibli par la défaite de 2018, il perd rapidement toute visibilité politique. L’absence de base militante solide et de projet structurant condamne le parti à la marginalisation.
65 ans après l’indépendance, l’histoire politique du pays demeure marquée par la gloire fulgurante et la chute brutale des partis au pouvoir. Le TIM apparaît aujourd’hui comme la seule formation ayant réussi à rompre partiellement avec cette fatalité. En survivant à la perte du pouvoir, en maintenant une présence électorale et en conservant une capacité de mobilisation populaire, il redéfinit les règles du jeu politique.
Reste à savoir si cette exception deviendra un modèle ou si elle demeurera une anomalie dans une histoire politique encore dominée par l’homme providentiel et l’éphémère triomphe.
Rija R.


