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mercredi, janvier 14, 2026
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Jacob Félicien Andriampanjava : « La Refondation doit s’incarner dans des actes concrets et non rester un concept abstrait »

Le Dr Andriampanjava souhaite une Refondation concrète.

Sa volumineuse thèse intitulée « Les problèmes d’organisation et de développement régional dans le Nord-Ouest de Madagascar », soutenue à l’Université Paris-Sorbonne, l’a consacré comme spécialiste du développement local, régional et social. À cela s’ajoutent ses expériences professionnelles les plus significatives en tant que consultant auprès d’organisations internationales telles que le PNUD, la FAO et l’UNICEF. Jacob Andriampanjava a également occupé le poste de ministre de la Population entre juillet 2002 et janvier 2004. Géographe et citoyen malgache engagé, il porte un regard avisé et critique sur l’évolution de sa patrie. L’équipe de Midi Madagasikara a eu l’opportunité de l’interviewer.

Midi Madagasikara. Notre nation ne cesse de régresser depuis cinq décennies. Son économie est fragile, la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Les concitoyens se demandent: y a-t-il un espoir ?

Jacob Félicien Andriampanjava. Madagascar, le pays qui tient encore debout. À Madagascar, tout semble fragile : les routes, les institutions, les revenus, parfois même l’espoir. Et pourtant, le pays tient. Il tient par ses territoires, par ses habitants, par cette capacité silencieuse à survivre malgré l’absence, malgré l’attente, malgré les promesses non tenues. Dans les discours officiels, la nation est souvent invoquée. Mais sur le terrain, ce sont les communes, les quartiers, les villages qui portent réellement le pays à bout de bras. Là où l’État est lointain, le territoire devient refuge.

M.M. Les affiliés du secteur des produits de rente rencontrent des difficultés actuellement, notamment la SAVA avec sa vanille. Cette région a-t-elle encore ce statut de capitale de la vanille ?

J.F.A. SAVA : richesse mondiale, défis quotidiens. La région SAVA, dans le Nord-Est, concentre l’essentiel de la production de vanille du pays, contribuant à la position dominante de Madagascar sur le marché mondial. Pourtant, cette richesse économique ne se traduit pas par un développement local équilibré. Sambava, Antalaha, Vohémar et Andapa restent marquées par l’enclavement, des routes souvent impraticables et un accès limité aux services de base. Jaosoa, cultivateur de vanille à Antalaha, raconte : « Chaque cyclone nous oblige à tout recommencer. Les routes disparaissent, nos récoltes sont menacées, et on a l’impression que personne ne s’en soucie à Antananarivo. » Les initiatives gouvernementales pour formaliser la filière vanille – traçabilité, régulation des prix, lutte contre le vol – sont vues par beaucoup comme favorisant les grands exportateurs plutôt que les petits producteurs locaux. La monoculture rend les familles rurales extrêmement vulnérables aux fluctuations du marché et aux caprices climatiques. Soavola, 24 ans, jeune diplômée en sciences agricoles, confie : « Mes amis partent à Antananarivo ou à l’étranger parce qu’il n’y a pas de travail ici. La Refondation ? On n’en voit rien, juste des promesses. » Les catastrophes naturelles ne font qu’exacerber ces fragilités. Le cyclone Dikeledi, en janvier 2025, a isolé plusieurs districts et fait grimper les prix des biens essentiels. Des organisations comme la Croix-Rouge apportent un soutien ponctuel, mais les populations attendent des solutions durables et structurantes. Malgré tout, la SAVA est vivante et inventive. Les habitants trouvent des solutions, adaptent leurs méthodes, créent des réseaux d’entraide pour faire face aux intempéries et au marché instable. Cette résilience constitue le véritable capital de la région, bien plus que la richesse vanillée affichée dans les bilans officiels.

M.M. Ces personnes que vous avez citées mentionnent Antananarivo. La capitale de Madagascar concentre-t-elle réellement le pouvoir ?

J.F.A. Antananarivo est la vitrine de la transition. À Antananarivo, la Refondation se matérialise par des projets d’infrastructures, de modernisation urbaine et de réorganisation administrative. Ces changements attirent l’attention et donnent l’image d’un État qui agit. Pour une partie des classes moyennes, la capitale devient la vitrine du progrès. Mais dans les quartiers populaires, l’eau potable, l’assainissement et la sécurité restent insuffisants. Mireille, mère de famille à Ambohimanarina, explique : « Les stades et les tours se multiplient, mais nous, on attend toujours l’eau et l’électricité stables. » La centralisation persiste, et les collectivités locales peinent à influencer les décisions, ce qui entretient la perception d’un État distant et d’une Refondation qui privilégie le centre au détriment des périphéries.

M.M. Dorénavant, nous sommes dans une circonstance politique assez particulière : la Refondation. Selon vous, quelle est l’attente du peuple malgache ?

J.F.A. Je dirais une attente commune : le concret et l’inclusion. Malgré les différences territoriales, un point unit les populations : l’exigence de résultats tangibles. Les Malgaches jugent la Refondation à l’aune de leur quotidien : prix du riz, routes praticables, accès aux soins et sécurité. À cela s’ajoute un désir croissant de participation. Trop souvent, les habitants sont considérés comme des bénéficiaires passifs plutôt que comme des acteurs des changements. Cette distance entre pouvoir central et territoires alimente la défiance et fragilise l’adhésion à la Refondation.

M.M. Refonder une nation est-il difficile avec un tel déséquilibre régional ? Qu’en pensez-vous ?

J.F.A. Refonder, oui… mais avec les territoires. La Refondation pose une question essentielle : le contrat social entre l’État et ses citoyens. Concentrer les décisions dans la capitale et exploiter les régions sans redistribution équitable fragilise la cohésion nationale. Dans un pays exposé aux crises climatiques et économiques, refonder signifie : reconnaître la valeur des territoires, renforcer leur autonomie, intégrer réellement les habitants dans les décisions publiques. Tombo, agriculteur à Vohémar, résume cette attente : « On ne demande pas beaucoup. Juste qu’on puisse travailler, que nos efforts soient soutenus, et qu’on puisse vivre dignement de notre terre. » De la parole aux actes. La SAVA et Antananarivo illustrent le même défi : transformer le discours en réalité. La Refondation doit s’incarner dans des actes concrets et non rester un concept abstrait. La crédibilité du pays ne dépendra pas des infrastructures visibles, mais de la capacité de l’État à restaurer la confiance et à permettre aux citoyens de vivre dignement, où qu’ils soient. Car, pour reprendre une expression souvent entendue dans les villages du Nord-Est : « Le changement commence quand on peut vivre dignement là où l’on est né. »

Propos recueillis par Iss Heridiny

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