

Cinquante-et-un ans après sa disparition tragique, le 11 février 1975, l’ombre du colonel Richard Ratsimandrava plane toujours sur le paysage politique malgache. Plus qu’un simple officier de la gendarmerie, l’éphémère chef d’État reste le symbole d’une « malgachisation » réussie et d’une vision du développement par la base qui, aujourd’hui encore, semble être la clé manquante de l’émergence de la Grande île. Retour sur un héritage gravé dans le sang et l’espoir.
Un destin brisé au carrefour d’Ambohijatovo
C’était un mardi soir. 20h10. Le crépitement des fusils d’assaut déchire le silence de la capitale. À bord de sa Peugeot 404 noire, celui qui venait de recevoir les pleins pouvoirs des mains du général Ramanantsoa s’écroule. Richard Ratsimandrava n’aura dirigé Madagascar que pendant six jours. Six jours qui ont pourtant suffi à marquer l’inconscient collectif d’une empreinte indélébile.
Pour les observateurs de la vie politique malgache, cet assassinat n’était pas seulement celui d’un homme, mais celui d’un projet de société. Le colonel n’était pas un adepte des salons feutrés ou des théories importées. Il était l’homme du terrain, celui qui voulait redonner la parole à la « majorité silencieuse ».
Le Fokonolona : Le cœur du réacteur « Ratsimandrava »
Si le nom de Ratsimandrava résonne encore dans les chaumières des Hautes Terres comme dans les cases du littoral, c’est avant tout pour son attachement viscéral au Fokonolona. Contrairement aux structures administratives héritées de la colonisation, Ratsimandrava percevait le village, la communauté de base, comme l’unité fondamentale du développement. Son credo ? « Ny hery tsy mahaleo ny fanahy » (la force ne l’emporte pas sur l’esprit).
L’autonomie décisionnelle : Il souhaitait que les Malgaches décident eux-mêmes de leurs besoins (écoles, barrages, routes).
La maîtrise de l’économie : Pour lui, l’indépendance politique n’était qu’une coquille vide sans une indépendance économique réelle, passant par la restructuration du monde rural.
Le refus de la corruption : Son intégrité, quasi ascétique, tranchait avec les dérives de l’époque.
L’héritage sécuritaire : La gendarmerie au service du peuple
Avant d’être porté à la tête de l’État, le colonel a forgé sa réputation au sein de la gendarmerie nationale. Il a transformé cette institution pour en faire un outil de proximité. Pour lui, le gendarme ne devait pas être une figure de répression, mais un partenaire du paysan.
Aujourd’hui, alors que l’insécurité rurale (le phénomène dahalo) gangrène de nombreuses régions, le modèle de défense populaire préconisé par Ratsimandrava revient hanter les débats. Sa vision d’une sécurité participative, où le citoyen est acteur de sa propre protection, en collaboration avec les forces de l’ordre, reste d’une brûlante actualité.
Un style de gouvernance : Entre austérité et humilité
On ne saurait ignorer la dimension humaine du personnage. Ratsimandrava, c’était l’anti-bling-bling. Il représentait cette méritocratie malgache, issue des écoles de la République mais profondément ancrée dans les valeurs ancestrales. « On ne construit pas un pays pour le peuple sans le peuple », aimait-il à rappeler.
Son héritage, c’est aussi ce sens du devoir sacré. En acceptant les pleins pouvoirs dans un contexte de crise ethnique et sociale majeure, il savait qu’il signait peut-être son arrêt de mort. Son sacrifice est devenu, au fil des décennies, le mètre étalon du patriotisme.
Pourquoi son message résonne-t-il encore en 2026 ?
Si l’on analyse les maux actuels de Madagascar — pauvreté persistante, déconnexion entre les élites urbaines et la masse rurale, érosion de la souveraineté économique —, le programme de Ratsimandrava apparaît comme un remède non administré.
La décentralisation effective : Alors que les communes se plaignent du manque de moyens, l’idée du Fokonolona comme moteur financier et social reste la piste la plus sérieuse pour une croissance inclusive.
L’identité nationale : Il a su parler à toutes les provinces, transcendant les clivages côtiers/merina par un projet commun de développement.
La lutte contre l’impunité : Le procès qui suivit sa mort reste l’un des plus grands mystères judiciaires du pays. Cette soif de vérité alimente toujours la soif de justice des Malgaches.
Une boussole pour l’avenir
Cinquante-et-un ans après le drame d’Ambohijatovo, Richard Ratsimandrava n’est plus une simple figure historique ; il est une idée. Une idée que Madagascar peut se relever par ses propres forces, en puisant dans ses racines et sa solidarité millénaire. Pour la jeune génération, le « colonel de six jours » rappelle que la politique peut être une vocation noble, loin des calculs d’épiciers et des trahisons de couloir. Son héritage nous oblige : il ne s’agit pas seulement de fleurir sa stèle chaque 11 février, mais de se demander, à chaque décision publique, si l’on sert les intérêts du Fokonolona ou ceux d’une minorité. L’histoire a tranché : on peut tuer l’homme, mais on n’étouffe pas une vision dont l’heure est, peut-être, enfin venue.
Dossier réalisé par Julien R.




