Il y a des dates qui somnolent dans les livres scolaires, et d’autres qui, un siècle plus tard, continuent de racler la gorge de la mémoire collective. Le 20 février 1897 appartient à cette seconde catégorie.
Depuis Paris, on annonce, l’air solennel, l’annexion de Madagascar. « Annexion. » Mot poli, presque élégant, qui sent l’encre fraîche et le protocole bien huilé. Une simple mise à jour territoriale, pourrait-on croire. Sauf qu’en réalité, c’est un tremblement de terre politique. Après la défaite du royaume merina en 1895, la Grande île cesse toute négociation, le gouvernement dirigé par Rainilaiarivony est totalement exsangue. De ce fait, le pays change de main, d’un État souverain à une colonie française. Sur les Hautes Terres Centrales, le choc est rude, on ne perd pas seulement un statut, on perd un centre de gravité. Une sorte de « rebranding » géopolitique version XIXᵉ siècle, sans slogan publicitaire, mais avec garnison à l’appui.
#Entre révolte et pacification. Pour piloter cette « transition », l’Hexagone dépêche son homme sûr, le général Joseph Simon Gallieni. Stratège méticuleux et amateur d’ordre, cet officier aguerri ne vient ni pour contempler les rizières, ni pour goûter l’air des plateaux. Il vient rationaliser, centraliser, remodeler… bref, appliquer la bonne vieille méthode impériale : diviser pour mieux régner. Sous couvert d’administration, les équilibres se redessinent. Sous couvert d’ordre, on traque les résistances : les Menalamba, les foyers rebelles d’Ambongo ou d’Ambalaveloño. La modernité promise s’exprime surtout en français… et en uniforme. Mais l’histoire ne se limite pas à des décrets lointains. Elle a des visages, des silences, des noms. Celui de Razafindrahety, que la couronne rebaptise Ranavalona III, ultime nom d’un règne sur le point de s’éteindre. Dernière reine d’un royaume fragilisé par les tensions internes et les pressions extérieures, elle incarne malgré elle une souveraineté en sursis. Son exil, quelques mois plus tard, n’est pas un simple épisode diplomatique : c’est une sortie de scène silencieuse, sans applaudissements, sans rappel, presque sans bruit.
#Basculement. Le 20 février 1897 n’est donc pas une formalité coloniale supplémentaire. C’est une rupture. Madagascar cesse d’être un État indépendant pour entrer dans l’orbite d’un empire persuadé de sa mission civilisatrice. Le vocabulaire change, le tempo aussi. Le récit historique devient plus encadré, plus surveillé, plus hiérarchisé. Pourtant, malgré les proclamations, les uniformes et les nouvelles règles du jeu, quelque chose persiste. Dans les campagnes, sur les hauts plateaux, dans les régions isolées, dans les récits murmurés à voix basse, l’idée d’indépendance refuse de disparaître. Elle se fait discrète, apprend la patience, se transmet de génération en génération. Chaque domination se croit définitive. Le 20 février 1897 scelle une conquête. Par contre, il sème aussi, presque, les germes des contestations à venir. Durant les 64 ans de colonisation, des contestations se sont succédé…
Iss Heridiny




