Cet article a été écrit par des étudiants en journalisme de l’université de La Réunion. Leur séjour à Diego a été financé par la faculté de Lettres et sciences humaines et la Direction de l’insertion professionnelle.
A Diego Suarez, la filière du katy, une drogue douce tolérée, représente une part importante de l’activité économique. Rencontre avec des cultivateurs, des vendeurs et des consommateurs de ces feuilles au goût de réglisse.
Dans les champs et forêts de Joffre Ville, dès l’aube, les cultivateurs s’activent pour couper des branches de katy. Il faut charger les camions rapidement, Diego doit être livré avant midi. Chaque matin, Koliny, 23 ans, cultivateur, transporte l’équivalent de trois bottes, soit environ 30 kg de katy sur sa tête. Il parcourt 7 km jusqu’au point de départ des camions en partance pour Antsiranana. Le jeune homme arrive à vendre trois bouquets par jour, soit environ 60,000 Ar.

En amont du circuit, Vincent Rakotomanga, 56 ans, cultivateur et guide touristique, gère 4,8 hectares de terrain dont les trois quarts de la superficie est dédiée à la culture du katy. Pour lui, cela représente une source de revenus importante. Le quinquagénaire ne regrette pas son investissement dans la culture de la plante : « J’ai d’abord tenté de faire pousser des légumes, mais c’était un échec. Avec mes plantations de bananes et de katy, je peux m’en sortir ». Grâce à l’aide de quatre familles d’employés, Vincent récolte jusqu’à 85 bottes de katy, soit 850 kg par mois. À la haute saison, de janvier à mars, le katy tsingotro (la variété la plus chère) peut monter jusqu’à 250 000 Ariary la botte.

Une boule dans la joue
Le katy est une filière économique qui prospère à Joffre Ville, mais aussi dans les villages d’Antsalaka, de Bezabo et d’Anjavy, qui distribuent leur production dans tout le pays. De son nom scientifique, katy edulis, cet arbuste, pouvant atteindre jusqu’à trois mètres de hauteur, trouve son origine dans la province du Harrar en Éthiopie. Il est ensuite introduit dans le nord de Madagascar avec l’arrivée des populations somaliennes et yéménites majoritairement musulmanes. Son importation coïncide avec l’installation à Diego d’une importante base militaire française il y a plus d’un siècle.
Quarante minutes de camion plus tard, au centre-ville d’Antsiranana, les stands de katy ne désemplissent pas. Ici la vente de cette substance psychotrope mâchée par les consommateurs est une affaire de famille. Willisca, 23 ans, mère de deux enfants, a quitté son travail à l’usine pour se reconvertir dans le commerce du katy depuis un an, attirée par des horaires nettement moins contraignants. Elle est soutenue dans cette activité par sa mère et sa jeune sœur de 18 ans. D’après elle, les hommes sont les plus gros consommateurs, surtout dans la communauté musulmane.

Rue de Mozambique, Constantin Aymar, 32 ans se souvient avoir commencé en 2004 à l’adolescence, comme la plupart des adultes dépendant au katy. « Un sachet par jour depuis l’âge de 17 ans. Ça m’aide à la concentration », affirme-t-il, la joue gonflée par la boule de feuilles de katy qu’il est en train de macher. Selon les amateurs, la plante aiderait à la concentration et favoriserait les longues journées de travail, notamment pour les chauffeurs de nuit. « C’est bon pour le corps, la force et même les prouesses sexuelles ! », complète, sans ciller, un autre acheteur de 37 ans rencontré devant les étals.
Effets secondaires
Le point de vue est évidemment autre côté médical. Le docteur Alberto Njita Annicé, médecin généraliste, met en garde sur les effets secondaires de la plante, notamment des pathologies gastriques comme des ulcères à l’estomac, liés à la mastication sur le long terme. Mais pourtant, « aucune véritable étude scientifique documentée ne valide les avantages ou les inconvénients du katy », pondère-t-il.
De son côté, Vincent Rakotomanga, le planteur, fait, lui, sans surprise, l’apologie des feuilles : « Prendre le katy créé un climat de douceur et de communion, reconnu depuis des siècles dans les communautés yéménites, contrairement à l’alcool qui peut parfois être source de réactions violentes ». Des acheteurs yéménites se seraient même rendus à Joffreville – en hélicoptère – pour tester les vertus du produit ! La ruée vers l’or vert.
Naëlle EKERE et Dallia ANOUNA





