

FJ/13.04/Midi/Dossier 2

Changer de système ? Le socio-anthropologue Joela Fetra A. Andriamahazosoa mise sur la « Démocratie Fokonolona », titre de son ouvrage, pour réconcilier politique et valeurs malgaches. Décryptage d’une alternative.
Midi Madagasikara (M.M.) : Votre ouvrage, « Démocratie Fokonolona », vient de paraître. Quel a été l’élément déclencheur de ce projet éditorial et comment articulez-vous ce concept avec votre lecture de la société malgache contemporaine ?
Joela Fetra Andrianina Andriamahazosoa (J.F.A.A.) : L’élément déclencheur de cet ouvrage est un constat simple : la nécessité de redéfinir la démocratie à partir de nos propres racines. À Madagascar, la démocratie est souvent perçue comme un modèle importé, alors que la société malgache possède depuis longtemps ses propres formes de gouvernance collective. Historiquement, le fokonolona constituait un espace de délibération et de décision communautaire, où les questions importantes étaient discutées publiquement à travers le kabary et tranchées selon une logique de consensus.
Dans Démocratie Fokonolona, je ne propose pas un retour nostalgique vers le passé, mais une réflexion sur la manière dont cette tradition politique peut éclairer les défis actuels. Aujourd’hui, beaucoup de citoyens ressentent une distance entre les institutions politiques et la réalité vécue par les communautés. Les élus, une fois au pouvoir, se détachent souvent du fokonolona, tandis que les institutions représentatives tendent davantage à défendre des intérêts partisans que l’intérêt du peuple.
L’idée est donc d’articuler ces héritages culturels avec les exigences de la démocratie contemporaine. La démocratie fokonolona vise à réenraciner la pratique démocratique dans les valeurs sociales malgaches : « soa iombonana, teny ierena, et fihavanana », afin de rapprocher la gouvernance politique de la vie réelle des communautés.
M.M. : Le concept de fokonolona revient au centre du débat public. Comment votre vision de la « Démocratie Fokonolona » se distingue-t-elle des modèles historiques, qu’il s’agisse du socialisme de terrain de Richard Ratsimandrava, de la vision de Fety Michel ou du fokonolona très encadré par le « Boky Mena » de Didier Ratsiraka ?
J.F.A.A. : Ma réflexion s’inscrit dans le prolongement de plusieurs pensées qui ont marqué le débat malgache autour du fokonolona, mais elle s’en distingue par l’accent mis sur la démocratie de contrôle citoyen.
La vision de Richard Ratsimandrava reposait sur l’idée d’un socialisme de terrain, où l’État devait se construire à partir des communautés locales. C’est une inspiration importante pour moi, car elle reconnaissait le fokonolona comme cellule vivante de la société. À l’inverse, sous Didier Ratsiraka, notamment à travers le Boky Mena, le fokonolona a été davantage intégré dans un système fortement encadré par l’État central, ce qui a souvent limité son autonomie réelle. Quant aux réflexions de Fety Michel, elles ont surtout mis en valeur la dimension culturelle et identitaire du fokonolona dans la société malgache.
Ma proposition de Démocratie Fokonolona cherche à articuler ces héritages, mais avec une orientation claire : construire un État réellement enraciné dans les communautés, où le fokonolona ne serait pas seulement une base sociale ou culturelle, mais aussi un acteur politique capable de participer, d’orienter et surtout de contrôler le pouvoir. L’enjeu est donc de transformer le fokonolona en véritable fondement démocratique, afin que l’État reste constamment redevable devant le peuple organisé.
M.M. : À l’heure de la mondialisation et de l’hégémonie des standards de gouvernance occidentaux, le « fokonolonisme » n’est-il pas une utopie anachronique ? Comment ce modèle peut-il s’insérer concrètement dans les exigences du développement moderne ?
J.F.A.A. : Je ne pense pas que le fokonolonisme soit une utopie anachronique. Au contraire, il constitue peut-être l’un des rares modèles réellement capables de remplir la fonction première de l’État, qui est d’organiser la société à partir de sa réalité humaine et sociale. À Madagascar, cette réalité repose historiquement sur le fokonolona, qui structure la vie collective, les solidarités et les mécanismes de régulation sociale.
Dans beaucoup de systèmes politiques importés, l’État reste éloigné du peuple, car les décisions se prennent principalement au sommet. Le fokonolonisme propose une logique différente : un modèle politique qui part d’en bas. Il s’appuie sur l’autogestion des communautés et sur la participation directe des citoyens dans les affaires collectives, un véritable développement endogène. C’est précisément ce qui permet à la politique et à l’action publique d’atteindre réellement le peuple, puisque les décisions émergent des communautés elles-mêmes.
Dans cette perspective, la démocratie fokonolona ne s’oppose pas à la modernité. Elle cherche plutôt à construire un État enraciné dans la société, où le développement et la gouvernance s’appuient sur l’organisation réelle des communautés. Autrement dit, le fokonolonisme propose une modernité politique qui ne descend pas seulement de l’État vers le peuple, mais qui se construit d’abord à partir du peuple lui-même.
M.M. : Dans la perspective actuelle de refondation de la République, vous semblez prôner un « couple » entre démocratie libérale et structures traditionnelles. Est-ce là, selon vous, le chaînon manquant pour permettre à Madagascar de rompre avec les cycles d’instabilité et d’amorcer un véritable progrès social ?
J.F.A.A. : Oui, je pense que c’est effectivement l’un des chaînons manquants. Depuis l’indépendance, Madagascar a souvent tenté d’appliquer des modèles institutionnels inspirés de la démocratie libérale, avec ses principes d’élections, de séparation des pouvoirs et de représentation politique. Ces principes sont importants, mais ils ont souvent été transposés sans être pleinement enracinés dans les structures sociales et culturelles de la société malgache, ce qui explique en partie les cycles récurrents d’instabilité politique.
La société malgache, elle, repose historiquement sur des formes d’organisation communautaire comme le fokonolona, où la participation collective, la délibération publique et la recherche du consensus jouent un rôle central. Ignorer cette réalité sociale crée une distance entre les institutions politiques et la population.
L’idée n’est donc pas d’opposer démocratie libérale et traditions, mais de les articuler. La démocratie libérale apporte des garanties institutionnelles et des principes universels de droit, tandis que le fokonolona apporte l’enracinement social, la participation directe et la légitimité communautaire. Si ces deux dimensions parviennent à se compléter, elles peuvent contribuer à construire un système politique plus stable, plus proche du peuple et plus capable de porter un véritable progrès social.
« Ny fanahy no olona : ainsi, notre système politique doit être centré sur le développement de l’humain dans l’homme et la dignité de la personne, plutôt que sur la satisfaction des intérêts des politiciens ou d’une bourgeoisie conquérante ».
Recueillis par Julien R.




