
Il y a des thèmes qui peuvent littéralement lessiver l’écrivain. Le roman de Rivo Ranoelison, enseignant au département des « Études françaises » de la faculté des Lettres et Sciences humaines de l’université de Tananarive, intitulé « Face aux passions du passé » (L’Harmattan, 2024), en fait partie. Rencontre et discussions avec cet auteur qui a vu autant qu’il a écrit.
Midi Madagasikara : Comment faire pour qu’un auteur malgache puisse être publié par L’Harmattan ?
Rivo Ranoelison : En fait, L’Harmattan n’a pas tout de suite accepté. Il y a eu un véritable processus : il a fallu envoyer les manuscrits, que les gens de là-bas les lisent et qu’ils envoient ensuite leur réponse par mail pour dire s’ils étaient d’accord ou pas. Si c’est positif, vous pouvez ensuite apparaître sur leur site web, dans leur catalogue de livres publiés. Entre-temps, il se peut qu’ils vous demandent d’apporter des corrections typographiques, de revoir la mise en page ou le style, mais ils ne touchent jamais au contenu. Donc, s’ils acceptent, c’est que le texte est publiable. Après cela, nous signons les contrats d’édition. Tout ce processus se passe dans un intervalle d’un mois et quelques.
M.M : « Face aux passions du passé »… Après avoir lu le roman, la tendance est de se demander si le passé est une tare, un élément destructeur ? Surtout quand on y ajoute la notion de « passion ».
R.R : Quand vous lisez le livre, il y a d’abord la vie privée du personnage qui vit dans la société, mais il y a aussi cette société elle-même. En fait, ce titre, « Passions du passé », évoque cette fascination pour le passé qui finit par devenir un poison pour la société et pour le couple. C’est une vision radicale, mais, en scrutant notre société, c’est ainsi que cela se passe. Cet attachement au passé agit comme une pierre qui bloque la voie du développement.
M.M : On dirait que les Malgaches ne se sont jamais réconciliés avec une partie de leur passé…
R.R : Justement, je mets en lumière cet attachement excessif du Malgache au passé, le fait d’être trop obnubilé par lui. Cela nous freine. Cependant, ce que je mentionne dans les dernières pages du roman, c’est qu’il faut considérer le passé pour envisager l’avenir. Mais, chez les Malgaches, c’est exagéré. Tourner le dos au passé, c’est avancer à l’aveuglette, mais être fasciné par lui, c’est avancer à reculons.
M.M : Donc, le pays tournerait en rond ?
R.R : C’est une question de jeu d’équilibre. Par exemple, avec le courant « Mitady ny very », nous cherchons depuis 1930, mais on peut se demander ce que nous avons finalement perdu. Dans ce livre, Menja et Denis, les personnages principaux, subissent cette situation puisque leur union est interdite par la famille et par la société, à cause de leurs origines différentes. Menja, la femme, joue la forte tête, quitte à braver son père et la société. Il n’y a pas de solution. Mais quoi qu’il en soit, Menja et Denis veulent simplement vivre comme tout le monde. Oui, ce livre est pessimiste. Mais je me suis inspiré des choses que j’ai vues, car j’ai eu la chance de pouvoir faire le tour de Madagascar. En revanche, j’ai changé les noms des lieux, car les cas énumérés ne sont pas isolés dans une seule région. C’est aussi un roman qui se veut réaliste. Ce n’est pas seulement Tananarive, bien que j’y vive, c’est tout Madagascar.

M.M : Est-ce localisé ou isolé ?
R.R : Dans certaines régions de Madagascar, des chefs traditionnels interdisent encore à leurs enfants d’aller à l’école afin de ne pas permettre à une autre culture de s’introduire. Donc, si vous lisez le livre, vous aurez le sentiment qu’il n’y a pas de dénouement, parce que la société est aussi intemporelle. Par exemple, si quelqu’un devient chef de service dans une ville, on lui fait sentir qu’il n’est pas le bienvenu ; on finit par lui dire que c’est parce qu’il vient de la ville d’à côté. Même pas à 70 kilomètres, et qu’il n’est pas originaire de celle où il travaille. Et ce n’est pas seulement à Tananarive, c’est dans tout le pays. Que ce soit au sein d’un même groupe humain, partout où je suis allé à Madagascar, j’ai entendu des gens se plaindre de cela.
M.M : Et le « fihavanana » dans tout cela ?
R.R : Nous glorifions le « fihavanana », mais c’est de l’hypocrisie. J’ai déjà vécu à l’étranger : ils n’ont pas cette notion de « fihavanana » et pourtant ils s’entraident. C’est un peu comme le discours social qui prétend que ce sont les Français qui ont détruit nos valeurs durant la colonisation, que c’est Gallieni, et ainsi de suite. C’est faux. Gallieni a simplement perçu que nous étions déjà très divisés et il n’a fait que profiter de la situation.
M.M : Vous avez choisi un thème assez délicat, peu évoqué. Il fallait oser bousculer certaines idées préétablies…
R.R : Il fallait que j’écrive ce livre. Cela remonte à vingt-cinq ans à peu près : mon entourage me disait déjà de l’écrire après avoir entendu les récits des choses que j’avais vues. Aujourd’hui, c’est chose faite et je suis presque lessivé. Je ne pense pas encore à un prochain livre. Au départ, j’ai pensé finir d’écrire ce livre en trois mois, mais, au final, cela m’a pris deux ans. Le livre est en vente en France, à Paris, et en Belgique. Il est possible de le commander sur Amazon. Il est aussi disponible au secrétariat du département « Études françaises » de la faculté des Lettres et Sciences humaines.
Recueillis par Maminirina Rado




