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samedi, septembre 12, 2026
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Pr. Jeannot Rasoloarison : « En 1972 comme en 2025, le pouvoir a péché par excès de confiance »

À la veille de la commémoration du 13 mai 1972, l’histoire semble bégayer. Entre les revendications estudiantines de l’époque et les récentes contestations de la « Gen Z » en 2025, les similitudes frappent l’esprit. Le Pr. Jeannot Rasoloarison analyse pour nous ces cycles de révoltes où la jeunesse sert souvent de tremplin à de nouveaux maîtres du pouvoir, sans pour autant voir ses aspirations satisfaites. Interview !

Midi Madagasikara (Midi) : Le 13 mai 1972 reste une date indélébile. Pourtant, en 2025, nous avons encore vu la jeunesse descendre dans la rue. Si l’on tente un parallélisme, quels sont les points de convergence entre l’événement de 72 et ce dernier soulèvement ?

Pr. Jeannot Rasoloarison (Pr. J.R.) : Le premier point commun, c’est l’acteur principal : la jeunesse. En 1972, le mouvement est né d’une volonté de réformer un système éducatif calqué sur le modèle français. C’était le début de la lutte pour la « malgachisation de l’enseignement », afin que l’école reflète enfin les réalités malgaches.

En 2025, le moteur était également jeune, mais le combat s’est déplacé sur le terrain du quotidien. On réclamait une amélioration drastique de l’accès à l’eau et à l’électricité, des services devenus sources de calvaire. Au fond, la similitude est là : en 72, on voulait un savoir adapté à nos besoins ; en 2025, on exigeait des conditions de vie dignes pour pouvoir étudier et travailler normalement.

Midi : Justement, ce retour cyclique de la contestation ne sonne-t-il pas comme un aveu d’échec pour le mouvement de 1972 ?

Pr. J.R. : Tout dépend de la lecture que l’on en fait. Ce qu’il faut comprendre, c’est que la revendication scolaire de 1972 a très vite glissé vers le terrain politique. L’objectif initial a été occulté par l’exigence du départ du régime PSD et du président Philibert Tsiranana. Ce virage a abouti au transfert du pouvoir au général Gabriel Ramanantsoa.

Une fois aux commandes, la priorité de Ramanantsoa fut de verrouiller son autorité. Dès le référendum du 8 octobre 1972, il a instauré une Transition qui écartait définitivement Tsiranana. Mais le plus frappant, c’est la manière dont le pouvoir militaire a encadré — pour ne pas dire muselé — cette jeunesse.

Midi : On a pourtant parlé de « Zaikabe » (grand rassemblement) à l’époque. N’était-ce pas un espace de liberté ?

Pr. J.R. : C’était un espace sous surveillance. En septembre 1972, lors du « Zaikabe mpirenena », le gouvernement a maintenu la loi martiale. En dehors du lieu officiel du rassemblement, toute réunion était interdite. Les jeunes n’avaient plus d’autre choix que de s’exprimer dans le cadre rigide fixé par l’État. C’est cette déception, ce sentiment de s’être fait voler leur victoire par les militaires, qui a d’ailleurs poussé Manandafy Rakotonirina et Germain Rakotonirainy à fonder le parti MFM, qui a su regrouper et écouter ces jeunes. Le slogan du « Fanjakan’ny madinika » est né de là : l’idée que le peuple est le vrai détenteur du pouvoir et que les dirigeants ne sont que ses serviteurs.

Midi : On sent une certaine amertume dans votre analyse. Le pouvoir militaire de l’époque était-il si répressif envers ceux qui l’avaient porté ?

Pr. J.R. : Les faits parlent d’eux-mêmes. Le 13 mai 1973, pour le premier anniversaire du mouvement, le général Ramanantsoa a interdit toute manifestation de rue, n’autorisant que des recueillements dans les églises. Lorsque les leaders du MFM ont tenté de descendre dans la rue, ils ont été arrêtés. Les aspirations de 1972, comme la rupture totale avec l’assistance technique française, n’ont été réalisées qu’en surface. On manquait de cadres malgaches, donc les coopérants français sont restés en masse dans les lycées et à l’Université. Le divorce entre les attentes de la jeunesse et la realpolitik militaire était consommé.

Midi : Quid de la comparaison avec 2025 ? Sommes-nous dans le même scénario de « révolution confisquée » ?

Pr. J.R. : Il y a une résonance évidente. Aujourd’hui, chez la « Gen Z », on ressent cette même frustration. Beaucoup pensent que l’essence de leur combat a été récupérée par un groupe de personnes qui, une fois au pouvoir, impose sa propre vision politique sans tenir compte des aspirations initiales des manifestants.

C’est le grand paradoxe malgache : les jeunes sont le moteur des changements (1972, 1991, 2002, 2025), mais ils finissent souvent sur la touche. Si, en 1991 et 2002, ils ont réussi à faire tomber des régimes, leurs idées ont systématiquement été « digérées » par les nouveaux dirigeants. Le mouvement de 2025, comme celui de 1972, montre que la rue sert à abattre ce qui ne marche plus, mais que la reconstruction, elle, échappe encore trop souvent à ceux qui ont pris les risques.

Midi : En observant les séquences de 1972 et de 2025, on ne peut s’empêcher de noter un mimétisme troublant. Peu de temps après les scrutins, des contestations sociales virent à l’insurrection et entraînent la chute des régimes. Comment analysez-vous cette incapacité des pouvoirs en place à transformer l’essai électoral en stabilité durable ?

Pr. J.R. : Pour le cas spécifique de 1972, il est fascinant de voir que le régime a vacillé pour ce qui semblait être, au départ, des revendications sectorielles presque anodines. Tout commence en janvier 1972 avec les étudiants en médecine de Befelatanana, qui réclamaient simplement une amélioration de leur statut d’internes. Mais le calendrier politique a pris le dessus : l’élection présidentielle du 30 janvier 1972 était la seule priorité du régime PSD. Obsédé par la réélection de Philibert Tsiranana, le pouvoir a fait la « sourde oreille ».

Pendant tout le mois de février, malgré l’envoi de délégations au ministère des Affaires culturelles, le mépris a été total. C’est ce mur de silence qui a poussé les étudiants à radicaliser le mouvement en s’alliant à l’Université d’Ankatso. Ils pensaient qu’en occupant l’espace universitaire, ils seraient enfin entendus. Mais, au lieu d’amorcer un dialogue, le pouvoir s’est enfermé dans une posture de déni, qualifiant immédiatement les revendications de « tentative de coup d’État ». Ce vocabulaire sécuritaire a mis le feu aux poudres, soudant les étudiants de Befelatanana aux « gauchistes » d’Ankatso.

Midi : On retrouve effectivement cette constante dans la rhétorique du pouvoir : dès qu’une voix s’élève, on brandit le spectre de la « déstabilisation » ou de l’« atteinte à la sûreté de l’État ». Pourquoi cette propension systématique à vouloir faire taire la contestation plutôt qu’à l’écouter ?

Pr. J.R. : Le problème réside dans une illusion de « toute-puissance ». Les dirigeants se croient intouchables parce qu’ils détiennent une légitimité légale, oubliant souvent la légitimité populaire. En 1972, le PSD se pensait invincible. En 2023 et 2025, le schéma a été identique sous Andry Rajoelina : considérer toute demande sociale comme une manœuvre séditieuse visant à renverser l’ordre établi. Cela débouche inévitablement sur une répression féroce.

Pourtant, la donne a changé. Si, en 1972, l’information circulait par des tracts ronéotypés collés clandestinement sur les murs d’Antananarivo, 2025 a été l’ère de la technologie instantanée. Internet et les réseaux sociaux ont agi comme un accélérateur de particules. Là où le mouvement de 1972 a pris des mois à mûrir, la chute du régime en 2025 a été fulgurante : en seulement trois semaines, tout était plié. La capacité d’organisation des jeunes, démultipliée par le numérique, a rendu la répression physique totalement inefficace.

Midi : En somme, le pouvoir a péché par excès de confiance…

Pr. J.R. : Exactement. En 1972, Tsiranana n’a pris conscience de l’ampleur de la crise qu’au moment de son investiture, le 1er mai. Ses ministres le berçaient d’illusions en lui disant que « tout était sous contrôle ». Le 12 mai, en envoyant les forces de l’ordre arrêter les étudiants sur le campus pour les déporter à Nosy Lava, le pouvoir a commis l’irréparable. C’est cette étincelle qui a provoqué le rassemblement devant l’Hôtel de Ville d’Analakely, le 13 mai. La suite, nous la connaissons : les FRS ont tiré, faisant de nombreux morts, et le pouvoir a été transféré au général Ramanantsoa le 18 mai. À chaque fois, c’est l’autisme politique et le recours à la force qui transforment une simple grogne sociale en révolution.

Recueillis par Julien R.

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