
À l’heure où l’intelligence artificielle et les sciences des données redéfinissent la globalité, une question fondamentale sur la pensée computationnelle émerge des angles morts de l’histoire des sciences. L’ethnomathématique explore les savoirs enfouis dans les cultures du monde et remet en cause une idée longtemps dominante : la pensée logique et algorithmique serait née uniquement en Occident. Dès les années 1980, la mathématicienne Marcia Ascher a démontré que des sociétés sans écriture maîtrisaient déjà des systèmes complexes à travers les jeux de ficelle africains ou les nœuds polynésiens. En 1999, le professeur au Rensselaer Polytechnic Institute, à New York, Ron Eglash révèle la présence de fractales et de logiques algorithmiques dans les architectures africaines. Le Mozambicain Paulus Gerdes met, lui, en évidence la géométrie cachée dans les nattes tressées traditionnelles. À Madagascar, le « sikidy » constitue l’exemple le plus frappant. Ce système divinatoire pratiqué par les « ombiasy » repose sur une logique de parité : des graines réparties en colonnes produisent des combinaisons paires ou impaires. Ce principe binaire — 0 ou 1 — est précisément celui qui structure l’informatique moderne. Le tissage du « lamba akotofahana », à moindre mesure celui du « lamba mpanjaka » et de « arindrano », témoigne du même raisonnement. Certaines coiffures traditionnelles (tresses), mais aussi l’organisation de l’espace, relèvent également de cette logique. Orientation des maisons et des tombeaux, hiérarchie symbolique du nord, du sud ou de l’est : l’espace malgache obéit à des règles précises et reproductibles. Ces systèmes fonctionnent comme des algorithmes culturels. On y retrouve des logiques géométriques, combinatoires et symboliques, voire des structures proches des modèles étudiés par Ron Eglash, lorsque certaines organisations se répètent à plusieurs échelles, de la maison au village, puis au rituel social. Sans pouvoir parler directement de « fractales malgaches » au sens scientifique strict, ces correspondances montrent que les savoirs traditionnels malgaches relèvent d’une véritable pensée systémique. Ces pratiques ne relèvent donc pas du simple folklore. Elles témoignent de formes anciennes de pensée logique et scientifique, développées bien avant leur formalisation académique moderne.
Recueillis par Maminirina Rado


