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samedi, septembre 12, 2026
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HITA : de la raffinerie stratégique à la boîte noire financière

Entre conflit familial, transfert d’actions contesté, soupçons de surfacturation, sociétés mauriciennes et enquête internationale, l’Huilerie Industrielle de Tamatave se retrouve aujourd’hui au cœur d’un dossier qui dépasse largement le cadre d’un simple différend entre actionnaires.

Pendant plus de deux décennies, l’Huilerie Industrielle de Tamatave (HITA) a incarné l’une des ambitions industrielles les plus importantes de Madagascar. Créée pour raffiner localement l’huile alimentaire, l’entreprise devait contribuer à réduire la dépendance du pays aux produits finis importés, soutenir l’emploi local et rendre plus accessible un produit de consommation essentiel.

Implantée à Toamasina, HITA s’est progressivement imposée comme un acteur majeur du marché national. Derrière cette réussite industrielle se dessine toutefois une affaire plus complexe, mêlant rivalités familiales, restructurations capitalistiques, sociétés offshore et flux financiers internationaux. Une affaire qui fait désormais l’objet d’investigations à Maurice et suscite l’attention bien au-delà du secteur agroalimentaire.

La rupture familiale qui a ouvert la boîte noire de HITA

Selon les éléments rapportés dans plusieurs procédures et publications mauriciennes, l’origine de HITA remonte à la fin des années 1990, lorsque R. Ramdenee, entrepreneur mauricien, porte le projet de création d’une raffinerie d’huiles alimentaires à Madagascar. Convaincu du potentiel du marché local, il s’associe alors à l’homme d’affaires malgache Rafik Alimamod. Le premier aurait mobilisé les capitaux nécessaires au lancement du projet tandis que le second aurait mis à disposition un terrain familial destiné à accueillir les installations industrielles.

Une société mauricienne est alors utilisée comme véhicule d’investissement pour les actionnaires mauriciens. Quelques années plus tard, R. Ramdenee fait entrer son frère, A. Ramdenee, dans l’aventure et lui confie progressivement la gestion opérationnelle de l’entreprise.

Au fil du temps, l’équilibre initial aurait évolué. En 2009, trois hommes d’affaires malgaches – Jaffar Hadjee Kamis Sahid Mahomed, Galib Asgaraly et Sohib Mahomed Nissaraly – rejoignent le cercle des actionnaires. Selon les plaignants, le centre de décision se serait progressivement déplacé autour d’A. Ramdenee et de ses nouveaux partenaires, tandis que les actionnaires historiques auraient été progressivement marginalisés.

Les tensions deviennent plus visibles à partir de 2013. Plusieurs actionnaires évoquent alors des désaccords portant sur la gestion de l’entreprise, la redistribution des bénéfices et certaines opérations commerciales. Selon les éléments communiqués dans le cadre des procédures mauriciennes, des interrogations auraient notamment été soulevées concernant des achats de matières premières auprès de fournisseurs internationaux et certains flux financiers associés.

Selon des informations rapportées dans plusieurs procédures, Rafik Alimamod aurait évoqué des irrégularités portant sur plusieurs millions de dollars liés à des achats de matières premières. Un audit réalisé en 2015 à l’initiative de R. Ramdenee aurait par ailleurs mis en évidence plusieurs anomalies financières faisant aujourd’hui encore l’objet de contestations entre les parties.

Le transfert d’actions au cœur du litige

Les procédures engagées à Maurice accordent une place centrale à un transfert d’actions intervenu le 16 avril 2019.

Selon les actionnaires contestataires, cette opération aurait été réalisée sans leur consentement et aurait eu pour conséquence de modifier profondément la structure de contrôle de l’entreprise. Les documents produits dans le cadre des procédures indiquent que les actions auraient alors été réparties entre A. Ramdenee (33,4 %), Galib Asgaraly (33,3 %), Jaffar Hadjee Kamis Sahid Mahomed (16,6 %) et Sohib Mahomed Nissaraly (16,7 %).

Pour les plaignants, il ne s’agirait pas d’une simple réorganisation capitalistique mais d’une opération destinée à écarter les actionnaires historiques du contrôle de la société. Les personnes concernées contestent naturellement ces accusations.

Un autre point attire particulièrement l’attention des enquêteurs : la chronologie de certains documents présentés pour justifier la régularité du transfert. Selon les éléments rapportés dans la presse mauricienne et évoqués dans certaines procédures, des incohérences de dates auraient été relevées. Un document présenté comme notarié en octobre 2019 aurait notamment été utilisé pour soutenir la régularité du transfert. Selon les contestations formulées par les plaignants, la chronologie des signatures, de la notarisation et des effets juridiques revendiqués soulèverait des interrogations qui font aujourd’hui partie des vérifications menées par les autorités compétentes.

Ce qui n’était initialement qu’un conflit entre associés a ainsi progressivement évolué vers un dossier beaucoup plus large, impliquant des questions relatives à la gouvernance d’entreprise, à la propriété des actifs et à la circulation de flux financiers entre plusieurs juridictions.

Ces éléments ne sont plus confinés à un différend privé. Ils ont été évoqués dans plusieurs publications mauriciennes et figurent parmi les axes examinés par la Financial Crimes Commission (FCC), qui cherche à déterminer la régularité des opérations contestées ainsi que la circulation des fonds liés à HITA.

Un nom qui revient dans plusieurs enquêtes

Parmi les développements récents du dossier figure également le nom de l’homme d’affaires malgache Mamy Ravatomanga.

À ce stade, aucune décision judiciaire définitive n’a établi sa responsabilité dans les faits examinés par les autorités compétentes. La présomption d’innocence demeure donc pleinement applicable.

Toutefois, son nom apparaît dans plusieurs procédures et enquêtes évoquées par la presse mauricienne. Les investigations menées par la Financial Crimes Commission portent notamment sur des flux financiers transnationaux, des structures sociétaires complexes ainsi que sur l’identification des bénéficiaires économiques réels de certaines opérations commerciales.

Parmi les allégations évoquées dans certains milieux proches du dossier figurent des affirmations selon lesquelles certaines structures liées aux opérations examinées auraient bénéficié de revenus particulièrement importants, pouvant selon certaines sources atteindre plusieurs centaines de milliers, voire plus d’un million de dollars américains par mois. Ces affirmations n’ont toutefois fait l’objet d’aucune confirmation officielle et ne constituent, à ce stade, que des allégations non établies judiciairement.

L’objet même des investigations consiste précisément à vérifier ces affirmations, à identifier les circuits financiers concernés et à déterminer les bénéficiaires économiques réels des opérations examinées.

Dans le cadre des procédures actuellement en cours à Maurice, Mamy Ravatomanga demeure placé en détention provisoire. Plusieurs demandes de remise en liberté ont été rejetées par les juridictions compétentes. Selon les éléments présentés publiquement lors des audiences, la FCC estime que les risques identifiés dans le cadre de ses investigations justifient le maintien en détention pendant la poursuite de l’enquête. Ces décisions ne préjugent toutefois ni de l’issue des procédures ni d’une éventuelle culpabilité.

Quand l’enquête rejoint le pouvoir d’achat

L’intérêt de cette affaire ne réside pas uniquement dans ses dimensions judiciaires ou financières. Elle touche également à une question très concrète : le coût de l’huile alimentaire pour les ménages malgaches.

Malgré l’existence d’une importante capacité locale de raffinage, le prix de l’huile demeure relativement élevé à Madagascar. Une bouteille d’un litre est généralement commercialisée entre 9 000 et 11 000 ariary selon les marques et les circuits de distribution.

Ces niveaux de prix contrastent avec l’objectif initial poursuivi lors de la création de l’industrie de raffinage locale, qui visait notamment à améliorer l’accessibilité de ce produit de première nécessité.

Les opérateurs du secteur soulignent à juste titre que les prix dépendent largement des cours mondiaux des huiles végétales, du coût du fret maritime, des fluctuations monétaires ainsi que des différentes charges fiscales et logistiques. Ces facteurs jouent effectivement un rôle déterminant dans la formation du prix final.

Toutefois, les investigations actuellement en cours conduisent également les autorités à examiner d’autres éléments susceptibles d’avoir influencé les coûts supportés tout au long de la chaîne d’approvisionnement.

La piste de la surfacturation

Parmi les mécanismes traditionnellement étudiés dans les dossiers de blanchiment fondé sur le commerce international figure la surfacturation des marchandises importées.

Le principe est connu des spécialistes de la criminalité financière : une matière première peut être acquise par l’intermédiaire de sociétés liées ou de structures intermédiaires à un prix supérieur à sa valeur réelle. La différence est ensuite transférée vers d’autres entités sous couvert d’opérations commerciales apparemment régulières.

Dans le dossier HITA, les investigations s’intéressent notamment au rôle de Higglo International Trading Ltd, société enregistrée à Maurice et présentée dans plusieurs publications mauriciennes comme un intermédiaire ayant participé à certaines opérations d’approvisionnement. D’autres structures, parmi lesquelles Africom Ltd et Outworld Ltd, ont également été citées dans différents articles et procédures.

À ce jour, aucune juridiction n’a conclu que les approvisionnements de HITA auraient fait l’objet de pratiques de surfacturation. Cette hypothèse demeure un axe d’investigation et non un fait judiciairement établi.

Néanmoins, les enquêteurs cherchent à reconstituer les flux financiers ayant transité entre Madagascar, Maurice et différentes structures offshore afin de déterminer la nature exacte de certaines opérations commerciales.

L’enjeu dépasse le seul cadre technique de l’enquête. Lorsqu’une matière première est achetée à un prix artificiellement majoré, le surcoût peut être répercuté tout au long de la chaîne économique et contribuer à augmenter le prix payé par le consommateur final.

Transparence

Au-delà du cas particulier de HITA, ce dossier soulève des questions fondamentales sur la gouvernance des grandes entreprises, la transparence des structures de propriété et la circulation des capitaux entre Madagascar et les places financières étrangères.

Il interroge également la capacité des grands projets industriels à produire pleinement les bénéfices économiques attendus lorsque leur environnement financier demeure insuffisamment transparent.

Derrière une simple bouteille d’huile alimentaire se dessine aujourd’hui bien davantage qu’un conflit entre actionnaires. L’affaire HITA concentre plusieurs enjeux majeurs : le contrôle des industries stratégiques, l’identification des bénéficiaires réels des profits générés par ces activités et la protection du pouvoir d’achat des consommateurs.

Les investigations se poursuivent actuellement à Maurice et les procédures engagées n’ont pas encore abouti à des décisions définitives sur le fond. Il appartient désormais aux enquêteurs et aux juridictions compétentes de distinguer les faits établis des allégations, d’identifier les responsabilités éventuelles et de déterminer si les irrégularités dénoncées relèvent de simples différends de gouvernance ou de mécanismes plus structurés.

Après plus de vingt ans d’histoire industrielle et plusieurs années de bataille judiciaire, le dossier HITA demeure ouvert. Les réponses apportées par les enquêtes en cours pourraient avoir des conséquences qui dépassent largement le cadre d’une seule entreprise et contribuer à éclairer les mécanismes de gouvernance, de contrôle et de circulation des capitaux au sein de certains des secteurs les plus stratégiques de l’économie malgache.

La rédaction

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