Depuis les années 1920, le nationalisme demeure particulièrement vivace dans le Nord de Madagascar, contrairement à une idée longtemps entretenue selon laquelle cette région serait foncièrement hostile aux migrants issus des Hautes Terres centrales. L’anticolonialisme y prend forme bien avant la Seconde Guerre mondiale, porté notamment par les travailleurs migrants, souvent originaires des Hautes Terres, qui diffusent leurs revendications sociales et politiques.
L’influence de Jean Ralaimongo, déjà mentionnée, s’avère ici décisive. Elle est telle que l’administration coloniale, inquiète de cette contagion idéologique, en vient à adopter un discours ouvertement ethniciste. Ainsi, lors de sa visite à Bobasakoa le 7 novembre 1930, le chef de région Laporte exhorte la population locale à refuser l’installation des « Hova, Betsileo, Betsimisaraka et même des créoles », illustrant par là une stratégie coloniale classique consistant à instrumentaliser les clivages ethniques pour neutraliser les solidarités politiques naissantes.
Les années 1920 marquent donc une période de contestation continue de l’ordre colonial, amplifiée par les interventions répétées de Ralaimongo à Diégo-Suarez en 1923 et 1929. Le nationalisme malgache y trouve un langage nouveau, axé sur la dénonciation des abus coloniaux, la défense des planteurs et des paysans, et surtout la question sensible de la spoliation foncière dans les campagnes, thème fédérateur s’il en est.
Parallèlement, et c’est là toute l’ambiguïté du cas d’Antsiranana, la ville demeure un foyer francophile solidement enraciné. Occupée par la France dès décembre 1885, elle abrite une base navale stratégique, faisant de la région un avant-poste colonial bien avant l’annexion officielle de Madagascar. Cette antériorité coloniale pèse lourdement sur les représentations politiques locales. Les membres du PADESM, parti fondé en juillet 1946 et particulièrement influent dans la région, revendiquent sans complexe leur attachement à la France, érigée au rang de « mère patrie ». Les ampanjaka et certains notables locaux, nourris par les séquelles politiques du XIXᵉ siècle, voient dans la France non un oppresseur, mais une libératrice susceptible de les préserver de ce qu’ils perçoivent comme l’hégémonie merina : lecture sélective de l’histoire, mais politiquement efficace.
Ces groupes sociaux, bénéficiant de divers avantages accordés par le système colonial, deviennent naturellement les piliers du loyalisme. La ville de Diégo-Suarez s’affirme ainsi comme le fief de ces partisans de l’ordre colonial : ampanjaka, colons réunionnais et notables locaux exercent une influence significative sur la population, contribuant à maintenir une fidélité affichée à la France. La tension entre nationalistes et pro-coloniaux devient alors structurelle, presque constitutive de l’identité politique de la ville, désormais érigée en nouveau pôle de l’autorité française, plus rattachée à la métropole qu’aux autorités traditionnelles locales.
Durant les soixante-quatre années de colonisation, les formes de lutte évoluent au gré des conjonctures politiques. Aux insurrections armées des débuts succèdent, à partir de la fin des années 1920, des stratégies plus « civilisées » — pour reprendre le vocabulaire colonial — portées par les élites : pétitions, revendications politiques, partis organisés. De la VVS à Jean Ralaimongo, puis au MDRM, la contestation change de visage sans jamais renoncer à son objectif fondamental.
Enfin, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une France affaiblie, sous pression internationale et notamment onusienne, se voit contrainte d’assouplir sa politique coloniale. Conscients de cette fragilité nouvelle, les nationalistes malgaches accélèrent le processus d’émancipation, convaincus — non sans un certain pragmatisme — que l’histoire, pour une fois, penche en leur faveur.
Les nationalistes malgaches ont manifesté, d’une façon ou d’une autre, leur aspiration à l’indépendance depuis le début de la période coloniale. Mais l’expression de ces aspirations revêt de nouvelles formes selon les périodes et les régions. Si, à la fin du XIXe siècle, les revendications étaient plus brutales et sévères, le XXe siècle est une période durant laquelle les élites malgaches ont changé leur stratégie : une « revendication pacifique », ou plutôt une collaboration avec les colonisateurs ? Une question posée à plusieurs reprises par des étudiants perspicaces lors des conférences-débats dans les universités. En effet, le contexte de la Deuxième Guerre mondiale a favorisé l’émergence d’une nouvelle catégorie d’élites malgaches. Leur aspiration à exercer ce droit s’est inscrite dans une logique de négociation avec le colonisateur. Leur objectif était d’obtenir le pouvoir de gérer les affaires de leur pays à travers des réformes progressives du système colonial. Ces logiques ont également été dénoncées comme une trahison et combattues par certains intellectuels de nos jours : être comme eux… comme les colonisateurs. Ces nationalistes prônent la lutte révolutionnaire pour l’indépendance, et leur initiative n’est pas négligeable.
Le renforcement de la coalition entre le colonisateur et les colonisés partisans de réformer le système colonial a abouti à deux situations majeures. La première est l’échec relatif des partisans de la lutte pour l’indépendance. La deuxième est la scission entre les élites des Hautes Terres centrales, en particulier celles de la capitale, et les « élites côtières ». Ces dernières sont souvent des élites quasiment formées par la mère patrie. Ces personnages sont souvent contre l’indépendance immédiate, « de peur que la bourgeoisie merina ne prenne le pouvoir et pille les richesses de la bourgeoisie côtière ». Quant aux élites tananariviennes, nostalgiques du « Royaume de Madagascar », elles préfèrent éviter la collaboration avec les colonisateurs et veulent gouverner Madagascar. Toutefois, ces deux sortes d’élites ont un point commun : le complexe d’infériorité. Ce fait est franchement sans limite, et l’état de domination politique et économique n’en est que la conséquence, et non la cause, comme certains esprits tenteraient de le proclamer. C’est la caution des ex-colonisateurs que les élites malgaches recherchent ; autant se ranger à la conclusion selon laquelle la colonisation ne fut que des découvertes heureuses pour les gens qui avaient mal dans leur peau et doutaient de leur propre valeur.
Iss Heridiny


