
Certes, le recours aux rituels et aux coutumes « quand tout va mal » ne date pas d’aujourd’hui. Mais cette pratique est devenue tellement récurrente ces derniers temps que certains observateurs contemporains affirment qu’elle se généralise, voire devient « virale », si l’on peut dire ainsi.
Il y a deux semaines, des notables et des étudiants de l’Université d’Antsiranana ont organisé un rituel au sein du campus. Les disparitions de quelques étudiants les ont poussés à se tourner vers les ancêtres. Châtiment ou coïncidence ? La réponse demeure incertaine. Quoi qu’il en soit, l’initiative a été prise par crainte que « le drame » ne se poursuive. Le jôro, une prière implorant le pardon, a été prononcé par un prêtre traditionnel. Toutefois, l’événement suscite des divergences d’opinion. Si certains traditionnalistes critiquent les organisateurs, estimant que la cérémonie n’a pas respecté les conditions établies par les aïeux, d’autres, plus progressistes, ne partagent pas cet avis. « Les ancêtres comprennent les circonstances que traversent leurs enfants », soutiennent-ils. Selon la tradition Tavaratra, le mois de juillet ne serait pas une période propice au jôro ; il faudrait attendre le mois suivant. Cette règle est observée et conservée depuis des générations. Ainsi, les prières effectuées durant cette période ne seraient pas exaucées. Les modérés, quant à eux, insistent sur l’évolution de la culture et sur la capacité de compréhension des razana (ancêtres). Bien qu’ils aient vécu à une époque lointaine, « ils s’adaptent au contexte ».
Antsiranana n’est qu’un aperçu de cette volonté d’« obtenir la bénédiction des razana quand tout va mal ». Plusieurs villages et districts de Madagascar adoptent également cette pratique. Des centaines de zébus sont sacrifiés afin de purifier des lieux considérés comme souillés ou des âmes égarées. Par ailleurs, des responsables associatifs de certaines régions ou localités ont recours à ces pratiques après des affrontements spontanés, dans l’objectif de favoriser la réconciliation.
Ce qui intrigue, c’est que ce culte n’est pas véritablement pris en compte lors des grandes crises nationales de 1972, 1991, 2002 ou 2009, malgré les appels de certains raiamandreny en faveur de la « vérité et réconciliation ». De ce fait, le jôro demeure souvent perçu comme un « remède régional ». Les problèmes d’envergure nationale sont plutôt confiés aux dirigeants des Églises. Ces deux dernières années, une partie des acteurs politiques, des communautés, ainsi que des plateformes regroupant des acteurs socio-économiques remettent en question le rôle du Conseil œcuménique des Églises chrétiennes. Réunissant des personnalités issues de différents horizons, ils jugent que cette institution ne reflète pas pleinement la diversité culturelle de Madagascar. « Dire que la Grande île abrite majoritairement des chrétiens serait une déclaration osée », affirme Robert Haja Razafindrafano, médecin-anthropologue. Ainsi, les traditionnalistes devraient également trouver leur place aux côtés des responsables religieux issus du christianisme, de l’islam et des autres confessions présentes dans le pays.
À la lumière de cette réflexion, les us et coutumes malgaches demeurent présents dans la vie quotidienne. Les éléments rituels, tels que l’argent, le tabac, l’alcool, le miel et d’autres reliques utilisés lors des célébrations cultuelles, côtoient la croix qui orne les salons. Une illustration concrète de la présence du syncrétisme.
Sous un autre angle, le rituel de pardon inspiré des pratiques ancestrales semble difficilement trouver sa place dans un État qui se définit tantôt comme laïc, tantôt comme chrétien. Les hauts dignitaires et les responsables politiques semblent parfois fermer les yeux sur cette réalité. Pourtant, à l’approche des campagnes électorales, ils renouent avec les ampanjaka, les olobe et les lonake, dans l’espoir d’obtenir leur bénédiction et le fameux tso-drano.
Iss Heridiny





