
Élu dans une circonscription considérée comme le bastion des fédéralistes lors des crises successives de 1991 et 2002, le numéro un du MTS a son mot à dire sur cette forme de l’État. Interview.
Midi Madagasikara : Après 1991 et 2002, le débat sur le fédéralisme revient un quart de siècle plus tard sur le tapis.
Roland Ratsiraka : « Avant de débattre du fédéralisme, posons-nous une question essentielle : quel diagnostic faisons-nous de notre pays ? Force est de constater avec tristesse que les responsables politiques malgaches ne partagent pas la même analyse de la situation nationale. Nous observons tous le même résultat : une pauvreté persistante, un recul économique et social, ainsi qu’un affaiblissement continu des services publics. Mais nos avis divergent profondément sur les causes de cet échec et sur les solutions à apporter. C’est dans ce contexte que resurgissent les débats sur la décentralisation, l’autonomie provinciale et, aujourd’hui, le fédéralisme. »
Midi : Quelle est votre position ?
R. R. : « Je ne peux pas être opposé, par principe, à l’idée du fédéralisme. Beaucoup de populations des régions périphériques, notamment côtières, l’attendent depuis longtemps, parfois sans en connaître précisément le fonctionnement ni les conséquences. Pour elles, le fédéralisme représente avant tout la fin de l’hypercentralisation, une meilleure répartition des richesses et le droit de décider localement de leur avenir. Cette aspiration est légitime, mais elle peut devenir dangereuse si elle est mise en œuvre dans la précipitation, sans préparation administrative, financière, institutionnelle et culturelle. Ancien maire durant plusieurs mandats, deux fois ministre et député depuis plus de vingt ans, je constate un recul considérable de la déconcentration et de la décentralisation à Madagascar. La « décentralisation effective » reste trop souvent un simple slogan. La seule décentralisation véritablement mise en œuvre concerne principalement les communes. Les grandes lois adoptées en 1994 et promulguées en 1995, notamment la loi n° 94-008, leur ont accordé une personnalité morale, un budget propre, des ressources, des redevances et des compétences qu’elles peuvent exercer de manière autonome. »
Midi : Est-ce tout de même une avancée ?
R. R. : « Cette avancée n’a été que rarement remise en cause dans son principe. Cependant, certaines décisions récentes ont constitué un recul, notamment lorsqu’il a été décidé de centraliser davantage la perception des impôts fonciers. Or, dans de nombreux pays, ces impôts constituent une ressource essentielle des communes et des villes. Le problème des communes n’est donc pas seulement l’absence d’autonomie. Il réside aussi dans la faiblesse des ressources, l’insuffisance des capacités administratives et, parfois, la mauvaise gestion. Dans plusieurs grandes villes, notamment Antananarivo et Toamasina, des recrutements massifs motivés par des considérations politiques ont alourdi les dépenses de fonctionnement, jusqu’à rendre difficile le paiement des salaires. L’autonomie juridique existe, mais elle ne produit pas automatiquement le développement lorsqu’elle est mal administrée. À l’inverse, Fort-Dauphin a pu bénéficier de ressources importantes liées aux activités minières de QMM. De même, les communes traversées ou concernées par le projet Ambatovy devraient pouvoir connaître un développement considérable grâce aux redevances qui leur reviennent. Encore faut-il que celles-ci leur soient effectivement versées, sans blocage ni confiscation par le pouvoir central. »
Midi : Quid des projets d’investissement public dans les régions ?
R. R. : « Dans les projets d’investissement public régional inscrits dans les budgets des ministères, les réalisations restent souvent très éloignées des annonces. Les conférences budgétaires régionales donnent de l’espoir, mais les crédits votés ne sont pas toujours engagés ni exécutés sur le terrain. Le budget devient alors un document d’intention plutôt qu’un véritable instrument de développement. Même lorsque les lois reconnaissent l’autonomie des collectivités, des instructions venues de l’État central continuent d’enfreindre cet esprit. Dans certaines administrations ou sociétés publiques, il faut encore attendre une décision prise à Antananarivo pour acheter une simple ampoule ou un matériel urgent nécessaire à la continuité du service. J’ai également été scandalisé lorsque le ministère chargé de l’Aménagement du territoire a voulu faire gérer par l’administration centrale les contrats et les droits de place du marché de Miami, à Toamasina. Cette compétence aurait dû relever en premier lieu de la collectivité locale. Ce ne sont pas de simples dysfonctionnements administratifs. Ils traduisent une forme de méfiance et parfois de mépris à l’égard des collectivités, de leurs responsables et des populations vivant en dehors de la capitale. Dans l’éducation, la santé, l’aménagement du territoire et de nombreux autres secteurs, les responsables locaux restent trop souvent obligés d’attendre les décisions de l’État central. »

Midi : La décentralisation effective était au programme de tous les régimes.
R. R. : « À des fins électoralistes et populistes, presque tous les dirigeants ont promis la décentralisation effective, l’autonomie régionale ou provinciale. Mais, une fois au pouvoir, les derniers présidents élus n’ont pas véritablement mis en œuvre ces engagements. Pourtant, les articles 139 à 160 de la Constitution organisent les collectivités territoriales décentralisées. La Constitution reconnaît les communes, les régions et les provinces, garantit leur autonomie administrative et financière et prévoit qu’elles s’administrent librement par des assemblées élues. Elle impose également une répartition des compétences, des ressources et des services publics entre l’État et les collectivités territoriales. Dans la pratique, les régions ne disposent toujours pas de l’ensemble des institutions élues et des moyens correspondant à cette autonomie. Quant aux provinces prévues par la Constitution, elles ne fonctionnent pas véritablement comme des collectivités territoriales autonomes dotées de leurs organes exécutifs et délibérants. Pourquoi n’a-t-on jamais achevé cette construction institutionnelle ? Nous vivons finalement dans une forme d’hypocrisie. Nous proclamons la décentralisation, mais nous hésitons à transférer réellement le pouvoir. Les dirigeants craignent de perdre leur contrôle politique, tandis que l’administration centrale résiste au changement. Il existe également une crainte légitime : celle de voir certaines décisions ralentir davantage si les administrations locales ne disposent ni des compétences humaines ni des moyens nécessaires. »
Midi : Quels sont les freins à la mise en place d’une véritable autonomie régionale ?
R. R. : « La mise en place d’une véritable autonomie régionale ou provinciale soulève déjà de nombreuses difficultés : découpage territorial, partage des compétences, répartition des ressources naturelles, organisation des services publics et relations entre l’État, les provinces, les régions et les communes. Qui serait responsable des routes, des écoles, des hôpitaux, de l’eau, de l’électricité ou de l’aménagement du territoire ? Qui financerait ces politiques ? Comment éviter les doubles compétences et les conflits entre les différents niveaux de décision ? Ces questions doivent recevoir des réponses claires avant toute réforme. Dans un État fédéral, elles deviendraient encore plus complexes. Le budget de l’État malgache reste largement absorbé par les dépenses de fonctionnement. Les recrutements excessifs, les emplois fictifs, la mauvaise gouvernance et les irrégularités dans les marchés publics réduisent fortement notre capacité d’investissement. Tant que les problèmes structurels de la Jirama, du coût réel des carburants, des marchés publics et de la gestion des finances publiques ne seront pas résolus, l’État ne pourra pas financer convenablement les routes, l’éducation, la santé et les autres infrastructures indispensables. Madagascar continuera alors à dépendre des bailleurs de fonds. Or, comment prétendre construire des entités fédérées réellement autonomes lorsque ni l’État central ni les collectivités territoriales ne disposent d’une autonomie financière suffisante ? »
Midi : Le fédéralisme est-il la solution miracle ?
R. R. : « Le fédéralisme ne crée pas miraculeusement de nouvelles richesses. Il répartit autrement les responsabilités et les ressources existantes. S’il n’existe pas de mécanisme puissant de solidarité et de péréquation, les régions riches pourraient progresser rapidement tandis que les plus pauvres s’enfonceraient davantage dans leurs difficultés. Beaucoup de citoyens évoquent le fédéralisme sans savoir précisément ce qu’il signifie. Un État fédéral n’est pas une juxtaposition de pays indépendants. Les entités fédérées disposent de pouvoirs importants, mais elles restent soumises à une Constitution fédérale commune. La défense nationale, la monnaie, les relations internationales et d’autres fonctions régaliennes demeurent généralement exercées au niveau fédéral. Comparer Madagascar à l’Allemagne, à la Suisse ou à l’Inde ne suffit pas. Ces pays ont construit leurs institutions au cours d’une longue histoire. Ils disposent de règles précises de répartition des compétences, d’administrations expérimentées, de juridictions capables d’arbitrer les conflits et de mécanismes financiers organisant la solidarité entre les territoires. À Madagascar, une réforme mal préparée pourrait provoquer des conflits de compétences, une multiplication désordonnée des taxes, des inégalités plus importantes et des contradictions entre les décisions nationales et territoriales. Le plus grand danger serait cependant de transformer un débat institutionnel en affrontement identitaire. Depuis le retour de ce sujet, les réseaux sociaux deviennent déjà le théâtre de propos haineux, de divisions et d’accusations à caractère ethnique. Cela commence mal. Si le fédéralisme était imposé brutalement dans ce climat, sans pédagogie ni préparation, il pourrait réveiller des blessures historiques, renforcer l’opposition artificielle entre les Hautes Terres et les régions côtières et, dans le pire des cas, conduire à des affrontements ethniques. Cette menace ne doit être ni exagérée à des fins politiques ni ignorée par naïveté. »
Midi : Mais êtes-vous finalement pour ou contre ce système ?
R. R. : « Je suis favorable au fédéralisme comme idéal de responsabilité locale, de proximité et de partage du pouvoir. Ce serait même un rêve pour beaucoup d’entre nous. Mais, hélas, les conditions nécessaires à sa mise en œuvre ne sont pas encore réunies. Compte tenu de notre diversité culturelle, de l’inégalité des richesses entre les régions, de la situation de nos finances publiques, de la culture centralisatrice de notre administration, de la fragilité de notre économie et de l’état de nos infrastructures, instaurer immédiatement un État fédéral pourrait engendrer davantage de problèmes que de solutions. Nous avons tendance à penser que tous les maux de Madagascar viennent de la concentration du pouvoir. Celle-ci constitue effectivement une partie importante du problème, mais elle n’en est pas l’unique cause. Le fédéralisme ne supprimera ni la corruption, ni l’incompétence, ni le clientélisme politique, ni la mauvaise gestion. Il pourrait même les reproduire à plusieurs niveaux. »
Midi : Que proposez-vous alors ?
R. R. : « Commençons donc par appliquer pleinement la Constitution actuelle. Mettons en place des régions et des provinces réellement autonomes, avec des organes élus, des compétences clairement définies et les ressources correspondantes. Apprenons à l’administration et aux responsables politiques à respecter cette autonomie. Développons progressivement une véritable culture de responsabilité locale, tout en garantissant la solidarité nationale. Après plusieurs années, voire plusieurs décennies d’expérience, lorsque nos institutions auront mûri, que nos collectivités seront correctement administrées et que notre pays disposera d’une plus grande indépendance financière, nous pourrons alors envisager sereinement le passage au fédéralisme, qui doit être l’aboutissement d’une longue construction nationale, et non une fuite en avant provoquée par nos frustrations. Mal préparé, il pourrait diviser Madagascar. Bien préparé, il pourrait un jour contribuer à le rééquilibrer et à le renforcer. »
Propos recueillis par R.O



Le fédéralisme va conduire inexorablement à la BALKANISATION du pays !
Enfin une analyse sans complaisance d’un homme politique ; et c’est tant mieux que cela émane de nos élites de la côte ; certains feraient mieux d’en prendre de la graine. Mais le chemin reste long pour responsabiliser vraiment notre jeunesse ; un dégraissage massif de notre classe politique s’impose, composée de vieux débris soucieux de leur portefeuille plutôt que de la défense du bien-être de leurs électeurs, malheureusement composés en majorité de draba selon les plans ourdis par des sagnagna. Pleure mon pays bien aimé !!!