


Pendant longtemps, le khat est resté un sujet dont on parlait à voix basse. À Madagascar, il suscite des débats passionnés, des jugements parfois rapides et de nombreuses interrogations. Pourtant, derrière cette plante se cache une réalité économique qui façonne le quotidien de milliers de familles dans le Nord du pays. Encore fallait-il accepter d’aller sur le terrain pour l’étudier. C’est précisément ce pari qu’a fait la doctorante malgache Candicia Mahandrisoa Kotra, dont les travaux viennent d’être publiés dans PLOS ONE, l’une des plus importantes revues scientifiques internationales. Réalisée en collaboration avec la professeure Lisa Gezon, de l’University of Alabama at Birmingham, spécialiste du khat à Madagascar depuis plus de vingt ans, cette recherche apporte un regard scientifique sur un sujet rarement abordé avec des données de terrain. L’étude montre que les communes rurales d’Antsalaka et de Joffre-Ville se distinguent par une activité économique particulièrement dynamique grâce à la production et au commerce du khat. Dans ces deux communes, cette filière représente bien davantage qu’une culture agricole : elle constitue une véritable source de richesse pour de nombreux ménages et fait fonctionner toute une économie locale. Mais les résultats ne s’arrêtent pas à ce constat. La recherche met également en évidence que cette richesse pourrait devenir un véritable levier de développement local si elle était accompagnée d’une gouvernance plus efficace. Selon la chercheure, les collectivités territoriales gagneraient à renforcer la redevabilité dans la gestion des recettes fiscales issues du khat. De leur côté, les producteurs et les commerçants devraient être davantage encouragés à s’acquitter de leurs taxes afin que cette activité bénéficie pleinement aux communautés, à travers des investissements publics visibles et utiles. L’étude attire également l’attention sur un autre enjeu. Les auteurs estiment qu’il devient nécessaire de mieux encadrer l’accès au khat pour les jeunes enfants. Préserver l’activité économique ne doit pas empêcher de protéger les générations futures. L’un des résultats les plus révélateurs concerne la comparaison entre les revenus générés par le commerce du khat et ceux issus de la vente de légumes. Les analyses montrent que les vendeurs de khat obtiennent des revenus nettement supérieurs. Ce constat permet de comprendre pourquoi de nombreux commerçants abandonnent progressivement le maraîchage pour rejoindre une activité plus rentable. Mais cette évolution n’est pas sans conséquence. À mesure que les producteurs privilégient une culture plus rémunératrice, les surfaces consacrées aux cultures vivrières diminuent. Pour Candicia Mahandrisoa Kotra, cette tendance pourrait, à terme, fragiliser la sécurité alimentaire de la région si aucune politique d’équilibre entre cultures de rente et cultures maraîchères n’est mise en place dès aujourd’hui. Au-delà des résultats, cette publication raconte aussi le parcours d’une jeune chercheuse qui n’a pas choisi la facilité. Travailler sur le khat signifiait entrer dans un univers sensible où la confiance ne s’obtient pas en quelques jours. Les enquêtes ont demandé de longues discussions, de l’écoute et beaucoup de patience. Plus d’une fois, les obstacles du terrain auraient pu conduire à l’abandon. Pourtant, c’est précisément cette complexité qui a renforcé sa détermination. Pour elle, un doctorant ne peut pas se limiter à maîtriser les théories ou les méthodes statistiques. Il doit aussi apprendre à comprendre les réalités humaines, à s’adapter à des contextes parfois imprévisibles et à construire un dialogue avec les populations. La résilience devient alors une compétence scientifique à part entière. Cette publication illustre également l’importance de l’ouverture internationale dans la recherche. La collaboration avec l’University of Alabama at Birmingham démontre que les chercheurs malgaches ont tous leur place au sein de projets scientifiques d’envergure lorsqu’ils apportent une connaissance approfondie du terrain, une méthodologie rigoureuse et une réelle volonté de produire des connaissances utiles à la société. En osant travailler sur une thématique longtemps peu explorée dans le monde académique malgache, Candicia Mahandrisoa Kotra figure parmi les premiers chercheurs du pays à porter le débat sur le khat jusque dans les grandes revues scientifiques internationales. Son objectif n’était ni de défendre ni de condamner cette filière, mais d’apporter des éléments objectifs permettant d’éclairer les décisions publiques. À travers ce parcours, elle adresse enfin un message aux jeunes chercheurs, mais aussi aux jeunes femmes. La recherche demande de la curiosité, du travail et une capacité permanente à apprendre. Les difficultés du terrain, les refus ou les doutes font partie du chemin. Ils ne doivent jamais devenir une raison d’abandonner. Aux femmes, son message est tout aussi direct : la réussite ne se construit pas sur l’apparence, mais sur les compétences. Dans un monde scientifique encore largement compétitif, l’intelligence, la discipline, l’adaptation et la persévérance restent les véritables leviers pour ouvrir les portes des laboratoires, des collaborations internationales et des publications de haut niveau. Parce qu’au final, la science avance grâce à celles et ceux qui acceptent d’explorer les questions que les autres hésitent encore à poser.
Recueillis par Iss Heridiny




