

Enrôlés d’autorité après l’échec de la diplomatie en 1894, près de 5 700 convoyeurs algériens sont envoyés à Madagascar pour assurer l’épuisante logistique du corps expéditionnaire. Décimés par le labeur, le climat et les maladies entre Majunga et Tananarive, plus de 2 000 d’entre eux périront dans l’oubli. Retour sur une tragédie méconnue où les troupes auxiliaires indigènes ont payé le prix fort de l’expansion coloniale.
Le Myre de Vilers quitte Tananarive le 27 octobre 1894. Les « négociations », plutôt l’imposition du protectorat, avec le gouvernement malgache, sont rejetées. Face à cet affront, la France, avec l’aval de l’Angleterre, prépare sa riposte. Bref, ce seront les armes et le sang. Deux mois après, le 31 décembre de la même année, le capitaine François Joseph Amédée Lamy lance une campagne de recrutement « forcé ». Il atteint, au final, le chiffre de 5 693 hommes destinés aux tâches les plus difficiles. La « tragédie des convoyeurs algériens » est en marche.
Emile Reibell l’assignait dans « Le calvaire de Madagascar – notes et souvenirs de 1895 » (1935, Berger–Levrault) : « On avait d’abord espéré les trouver sur place, parmi les populations Sakalaves que nous venions délivrer du joug des Hovas, leurs oppresseurs. Mais ceux-ci entraînèrent, de force ou de gré, les indigènes du Boeni à se retirer avec eux devant nous et à faire le vide dans le bas-pays. C’est à peine si 200 Sakalaves se mirent à notre disposition. […] L’Indo–Chine avait préparé 2 000 coolies, lorsqu’une brusque éruption de choléra en Cochinchine obligea, le 11 avril, à contremander l’envoi. On était loin du compte ! Restait donc seulement l’Algérie, qui n’avait jamais été mise à contribution dans des conditions analogues et dont les muletiers kabyles ou les chameliers sahariens avaient toujours été employés dans leur pays ».
La France a vu juste pour faciliter le recrutement après la défaite et la mort du héros, le Cheick Al Mokrani, grand noble devenu chef de la lutte anticoloniale, le 5 mai 1871. La vengeance coloniale sur les paysans algériens est inhumaine. Appauvris et dépossédés de leurs terres, ces derniers voyaient dans l’enrôlement une source promise de revenus futurs, tandis que Tamatave se retrouve déjà bombardée.
Les premières vagues, parquées au fond de cale, des 5 693 convoyeurs débarquent à Majunga en avril–mai. En plus d’ouvrir des routes, le travail des Algériens, comme celui, par ailleurs, de milliers de tirailleurs, consistait à s’occuper de la logistique militaire. Et ce, vers une direction où il n’y avait pas de route. Il a donc fallu crapahuter pour tracter les voitures Lefebvre, déclinées en quatre modèles, tirer les mulets, transporter les approvisionnements, les équipements, etc.
Les premiers hommes tombent. Les premières raisons évoquées sont la malnutrition, la fatigue générale, la typhoïde, la dysenterie, le palu, et d’autres facteurs liés aux conditions de survie. Le recrutement colonial dans les colonies et les protectorats répondait à un manque d’effectifs de Français de « souche », blancs pour être exact. En plus, rien de mieux que des « peuples de couleur » pour servir de chair à canon ou à sacrifier.
Le verdict macabre tombe le 5 décembre 1896 : 2 344 « morts et portés disparus », selon l’historien Alain Sainte-Marie (Les Cahiers de Tunisie, 1988). Toujours d’après les témoignages écrits d’Emile Reibell : « Les Kabyles, dont on a usé et abusé, sont à bout. Aux hôpitaux, on refuse de les recevoir, sous prétexte qu’il n’y a plus de place ; personne ne les soigne et cependant ce sont eux qui font le métier le plus pénible. Départ avant le jour, arrivée au gîte d’étape au milieu de la nuit suivante, coups, manque de nourriture, blessures aux pieds et aux jambes. Ce sont les Algériens qui, après les noirs bien entendu, résistent le mieux au climat ».
Les cadavres sont enterrés au fil de l’avancée dans des sépulcres perdus. Des fosses communes sont creusées à Maevatanana ; d’autres sont mises en terre à Marololo, à 200 km au sud de Majunga. Cerise sur le gâteau : l’administration française, jusqu’à aujourd’hui, n’a pas rendu un hommage spécifique à ces convoyeurs, préférant les jeter dans l’oubli. Pour ainsi dire, la France, éternelle terre des Lumières.
Maminirina Rado




