Plongée dans les archives déclassifiées de la Central Intelligence Agency (CIA) pour comprendre ce qu’elles révèlent et ce qu’elles ne diront jamais. Des pages sur Madagascar, dont le sort se discute souvent sans elle.
Depuis 2017, 25 années de documents déclassifiés de la CIA (Central Intelligence Agency) ont été publiées. Madagascar y est bien sûr cité. Du passage de Thomas Sankara à l’école des cadets d’Antsirabe, de 1970 à 1972, au point de bascule des relations russo-malgaches entre 1984 et 1985, du temps de Ratsiraka. Des émeutes antifrançaises à Tananarive, en juillet 1960, aux soupçons de liens entre la CIA et le Groupe Mobile de Police (GMP), accusé d’avoir assassiné le colonel Ratsimandrava.
Plus de 1 400 documents, certains simples états des lieux, d’autres plus incisifs, évoquent la Grande Île, de 1947, à l’époque où l’agence américaine s’appelait l’OSS (Office of Strategic Services), jusqu’au milieu des années 1980. Les personnalités politiques plus récentes, comme Zafy Albert, Manandafy Rakotonirina, Ratsirahonana, Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina, n’y figurent pas. Ce qui ne veut pas dire que des documents secrets à leur sujet n’existent pas.
La chasse aux Français
Durant la chasse aux Français dans la capitale, les 20 et 21 juillet 1960, le président Philibert Tsiranana est entré dans une profonde colère. « Le gouvernement a rejeté la faute sur des “imbéciles” sous influence étrangère et des “communistes” et a promis des punitions rapides et sévères… », souligne la CIA. La répression est féroce ; aucun mort n’est déploré du côté malgache ni du côté étranger. « Non établi », précise l’agence. Aucune arrestation n’a non plus été répertoriée : « Non établi », également.
La colère de Tsiranana peut être compréhensible, après qu’il eut consolidé son aura de « père de l’indépendance » et sa popularité. Le chef d’État faisait rentrer, après des négociations avec la France colonialiste, les figures exilées du MDRM (Mouvement démocratique de la rénovation malgache), le 20 juillet 1960. Sans compter la colère silencieuse, couvée de génération en génération chez les Tananariviens depuis l’occupation française et ses exactions.
Des dizaines de milliers de personnes sont venues accueillir Joseph Raseta, Joseph Ravoahangy et Jacques Rabemananjara à leur atterrissage à l’aéroport d’Arivonimamo, ce 20 juillet 1960. La procession arrive jusqu’à Tananarive. Les premières échauffourées éclatent. La chasse aux Français commence et dure deux jours. Qualifié de « pro-français » par la CIA, Tsiranana aurait sans doute compris avec amertume le gouffre qui l’attendait pour réconcilier Madagascar et la France.
L’équilibriste et les conséquences
Le 30 octobre 1985, une note d’évaluation intitulée « Soviet Naval Activity Outside Home Waters During 1984 » atterrit sur les bureaux des chefs de la CIA. « Les relations de l’Union soviétique avec Madagascar se sont détériorées en 1984 et au début de 1985… Un réseau de stations d’écoute (SIGINT) installé par les Soviétiques a apparemment été démantelé, du moins temporairement, en réponse aux préoccupations exprimées par les États-Unis quant à son utilité pour les Soviétiques. »
Le ton est institutionnel
Dans une Grande île dépendant à 90% de l’Union soviétique pour ses achats d’armes, Madagascar lui concède des stations d’écoute disséminées sur son territoire. D’autres gouvernements donnent leur accord au SIGINT : le Mozambique, Cuba, le Vietnam, le Laos, la Corée du Nord, la Libye, la Syrie et le Nicaragua. La guerre froide battait son plein, tandis que le contrôle du port stratégique de Diego-Suarez était devenu un enjeu militaire crucial.
En 1982, les chiffres de la CIA sur les avantages reçus par Ratsiraka et l’État malgache démontrent les intentions de la Russie : « 300 conseillers militaires et 12 MiG-21 ». Mais en politique, surtout internationale, il y a peu d’amis et d’alliés. Dans le même document, l’agence signale : « Si des troubles civils prolongés devaient faire apparaître la position de Ratsiraka comme irrécupérable avant cela, les Soviétiques pourraient manœuvrer en coulisses pour renforcer les chances de succession d’Andriamanjato… »
Ce militant marxiste occupait alors la présidence du Conseil suprême de la Révolution (CSR), une sorte de gardien de la Révolution chez les Iraniens. C’était un organe puissant. L’Assemblée nationale populaire possède actuellement la même assise sur le plan législatif, notamment pour engager une motion de censure.
La stratégie des Russes était d’endetter jusqu’à la moelle le pouvoir de l’amiral grâce à l’achat d’armes, puis de le faire fléchir pour qu’il leur déroule encore davantage le tapis rouge. D’un côté, Madagascar sombre dans une crise économique et subit les affres de la météo. Il est difficile de croire que Ratsiraka n’ait pas découvert, ou même eu vent, des agissements des Soviétiques dans son dos. Pour se protéger, il lui a suffi de remporter les élections présidentielles de novembre 1982.
Élu à plus de 80% face à Monja Jaona, il accélère son rapprochement avec l’Occident. « … lorsque Moscou a pris conscience de l’intention de Ratsiraka de démanteler les stations radiogoniométriques à haute fréquence (HF/DF), Moscou a cloué au sol l’avion de transport VTA An-12/CUB qui assure un soutien logistique vital au régime de Ratsiraka. La menace de cette mesure a donné une nouvelle impulsion à la demande de longue date adressée par le Président aux États-Unis en vue d’obtenir un avion C-130/Hercules », rapporte la CIA.
Les coups bas des services russes et les agissements du président malgache ne font que démontrer à quel point Madagascar n’est qu’un outil pour les puissants. Jouer les équilibristes se paie parfois cher. Entre puissants, les accords, même dans l’urgence, se font plus limpides et plus convenus.
Anecdote d’État
La crise entre Washington et Ambohitsorohitra de 1971 est à inscrire dans les annales de l’histoire des relations entre les deux pays, et même dans le programme scolaire d’histoire. Dans un mémorandum adressé au président Richard Nixon, le secrétaire d’État Henry Kissinger écrit : « Nous n’avons pas d’autre choix que de rappeler l’ambassadeur, et l’ambassadeur Marshall arrivera à Washington lundi prochain. C’est un nommé politique, fils de Mme Vincent Brooke Astor et un important donateur du Parti républicain. »
Philibert Tsiranana a donné cinq jours à l’émissaire américain pour quitter Madagascar ; cinq autres diplomates ont aussi fait leurs valises. Kissinger le dit : « Selon certaines hypothèses, les Français auraient pu fomenter tout cela, agacés par le succès considérable de l’ambassadeur Marshall dans l’attraction d’investissements américains dans le “pré carré” français qu’est Madagascar. »
Au bout du compte, à travers ces archives déclassifiées, c’est toute la trajectoire d’une souveraineté malgache constamment tiraillée entre ambitions nationales et impératifs de la guerre froide qui se dessine en filigrane. Un siècle de soubresauts géopolitiques qui rappelle à quel point le destin de la Grande île s’est souvent écrit dans les antichambres des superpuissances.
« Propriété » qui ne dit pas son nom des Français en 1971, 11 ans après le 26 juin 1960 ; terrain d’écoute soviétique en 1984 ; partenaire courtisé par Washington en 1985 : à chaque époque, le sort de la Grande Île se pesait ailleurs avant de se décider à Tananarive. Ces notes ne disent pas que Madagascar n’a jamais choisi ; elles montrent surtout que ses dirigeants ont dû choisir à quel prix se faire protéger.
Maminirina Rado




