
Le système éducatif malgache apparaît aujourd’hui dans un décalage préoccupant avec les exigences contemporaines et se caractérise par une inadéquation persistante face aux enjeux réels du développement national. Il suffit, parfois par simple hasard, de franchir le seuil de certaines salles de classe pour mesurer l’ampleur de cette dissonance. Sur le tableau noir, année après année, un croquis approximatif de criquet est tracé avec application par les maîtresses, comme si la répétition obstinée du contour devait, par miracle, engendrer le progrès. La scène amuse autant qu’elle inquiète, et elle est d’ailleurs régulièrement dénoncée par une frange non négligeable de concitoyens lucides.
En histoire, le contraste est tout aussi frappant. Tandis que des chercheurs et archéologues mettent au jour des vestiges attestant de traces de peuplement remontant au premier et au deuxième millénaire avant Jésus-Christ, nos enfants, eux, apprennent encore l’origine du peuple malgache d’une manière pour le moins nébuleuse, pour ne pas dire « super-floue ». L’histoire nationale se transforme alors en récit imprécis, presque mythique, où l’essentiel se dissout dans l’approximation.
La géographie n’est pas en reste. Dans certaines classes, les enseignants esquissent avec minutie la carte des États-Unis, parfois avec une exactitude admirable, tandis que la richesse du territoire de la Grande Île demeure, elle, largement sous-exploitée dans les contenus pédagogiques. Il n’est donc guère surprenant qu’un élève de terminale puisse réciter sans hésitation le cours du Mississippi, tout en restant incapable d’expliquer le rôle du fleuve Fiherenana dans le développement économique et social de sa propre région. Le monde extérieur est ainsi connu avec précision, tandis que le pays réel reste, paradoxalement, terra incognita.
Il serait toutefois injuste de faire porter la responsabilité de cet état de fait aux seuls spécialistes. Leur mission consiste à mener des recherches, à produire et à publier des travaux scientifiques. Le problème survient lorsque ces thèses volumineuses et ces articles rigoureux ne sont ni lus, ni consultés, ni intégrés par les responsables chargés de concevoir les programmes scolaires. Le savoir existe, mais il circule mal ; il est disponible, mais rarement mobilisé.
La langue malgache, pourtant matière fondamentale puisqu’elle constitue un marqueur identitaire majeur, souffre, elle aussi, d’un traitement réducteur. Les parlers régionaux et les dialectes sont trop souvent ignorés, comme s’ils ne méritaient pas l’attention académique. Or, loin d’être des formes désordonnées de langage, ils obéissent à des règles grammaticales précises et témoignent d’une structuration linguistique indéniable. Il n’est pas rare, cependant, que, lorsque de hauts fonctionnaires s’expriment dans leur langue maternelle, certains esprits pressés leur reprochent de ne pas maîtriser le « malagasy ofisialy ». L’ironie veut que ceux qui vivent la langue soient parfois accusés de mal la parler.
Ancien chef de circonscription scolaire, le sociologue Arsène Jao a relevé depuis longtemps ces lacunes. « Nous devrions enseigner à nos enfants la réalité qui les entoure. Nous sommes trop préoccupés par ce qui se passe ailleurs », confie-t-il avec une inquiétude à peine dissimulée. De fait, un élève d’Andapa, l’un des greniers agricoles de Madagascar, devrait connaître les réalités socioculturelles et historiques de sa localité. Il en va de même pour l’Androy, le Menabe ou Mananjary. Chaque région possède ses spécificités, ses ressources, ses défis. Intégrer ces réalités dans l’enseignement ne menace nullement l’unité nationale ; bien au contraire, cela permettrait aux jeunes de comprendre que la diversité constitue une richesse et non un obstacle. C’est à cette condition que Madagascar pourra espérer un développement à la fois rapide et durable — formule souvent invoquée, rarement incarnée.
Récemment, la Journée internationale du Kabary a été célébrée dans une relative discrétion. Peu nombreux sont ceux qui en ont retenu la date. Pourtant, ce patrimoine immatériel mériterait une place de choix dans les programmes scolaires afin que la jeune génération maîtrise cet art oratoire qui fut jadis un pilier de la vie sociale et politique. Combien de pères de famille, combien de hauts dignitaires, s’expriment encore aujourd’hui avec une maladresse déconcertante devant des victimes de catastrophe naturelle, par exemple, alors même que les circonstances exigeraient tact, empathie et éloquence mesurée ?
Il est d’ailleurs pour le moins curieux d’observer la véhémence avec laquelle certains ont critiqué l’allocution en malgache du président de la Refondation de la République de Madagascar à Abu Dhabi. Comme si parler sa propre langue, fût-ce imparfaitement selon des normes contestées, constituait une faute plus grave que l’incapacité chronique à communiquer avec justesse et humanité.
En définitive, la réforme du système éducatif malgache ne saurait se limiter à des ajustements cosmétiques. Elle exige une relecture profonde de nos priorités, une réconciliation entre savoir académique et réalités locales, et surtout, le courage d’enseigner aux enfants non pas un ailleurs fantasmé, mais le pays réel dans lequel ils vivent, parlent et espèrent.
Heridiny


