
À peine les premières lueurs du jour apparaissent-elles sur les hauteurs de la capitale que les klaxons résonnent déjà dans les rues étroites et dégradées d’Antananarivo. Il est 6 heures du matin, mais sur les grands axes reliant les quartiers périphériques au centre-ville, la circulation est presque à l’arrêt. Taxi-be bondés, taxis-ville cherchant des passagers, taxis-moto slalomant entre les véhicules, voitures particulières avançant au pas : la scène est devenue tristement banale.
Comme chaque année, le retour à la vie active après les vacances de Noël et du Nouvel An marque une reprise brutale des déplacements urbains. Mais en ce mois de janvier 2026, la situation semble plus critique que jamais. Pour les habitants, il ne s’agit plus seulement d’un désagrément quotidien, mais d’un véritable facteur d’épuisement social et économique. Pour le pays, c’est un frein majeur au développement, dont le coût est désormais clairement chiffré par la Banque mondiale. Durant les deux dernières semaines de décembre, Antananarivo semble respirer. De nombreux citadins rejoignent leurs régions d’origine, certaines administrations fonctionnent au ralenti et la pression sur le réseau routier diminue temporairement. Cette accalmie, cependant, ne dure jamais. Dès la première quinzaine de janvier, les écoles rouvrent, les bureaux reprennent leurs activités et les services publics retrouvent leur rythme habituel. En quelques jours, des centaines de milliers de déplacements quotidiens se concentrent à nouveau sur un réseau routier déjà saturé. « Après les fêtes, c’est comme si toute la ville redémarrait en même temps. On quitte la maison très tôt, mais on arrive quand même en retard », explique un enseignant résidant à Ambohimanarina et travaillant à Analakely. Les heures de pointe, déjà longues, s’étendent désormais de l’aube jusqu’en fin de matinée, puis reprennent en milieu d’après-midi pour se prolonger tard dans la soirée.
La saison des pluies, un multiplicateur de chaos
Janvier est l’un des mois les plus pluvieux à Madagascar. À Antananarivo, ces précipitations entraînent des conséquences immédiates sur la circulation urbaine. Les routes, souvent mal drainées, se retrouvent partiellement ou totalement inondées. Les nids-de-poule, invisibles sous l’eau, obligent les conducteurs à ralentir drastiquement. Selon les données analysées par la Banque mondiale, plus de 500 kilomètres du réseau routier de la capitale se situent dans des zones exposées aux inondations. Lorsque les pluies sont intenses, certaines voies deviennent impraticables, forçant les automobilistes à emprunter des itinéraires secondaires tout aussi saturés. Les embouteillages ne sont alors plus localisés, mais généralisés à l’ensemble de la ville.
Des routes urbaines à bout de souffle
L’état des routes à Antananarivo est au cœur du problème. Dans de nombreux quartiers, la chaussée est fortement dégradée : fissures, affaissements, trous béants. Les travaux de réhabilitation, lorsqu’ils existent, sont souvent temporaires et insuffisants face à l’usure rapide provoquée par les pluies et le trafic intense. Un simple rétrécissement de voie dû à un affaissement peut suffire à créer un embouteillage de plusieurs kilomètres. Dans une ville où les axes alternatifs sont rares, chaque point noir devient un goulot d’étranglement majeur. À ces problèmes d’infrastructure s’ajoute l’état préoccupant du parc automobile. Les pannes en pleine chaussée sont fréquentes. Les arrêts prolongés des taxi-be, un camion en difficulté ou une voiture particulière en panne suffisent à bloquer une voie entière pendant de longues minutes, voire des heures.
Un coût économique chiffré
Les embouteillages d’Antananarivo ne sont plus seulement une épreuve quotidienne pour les usagers. Selon la Banque mondiale, la congestion routière dans la capitale entraîne une perte économique annuelle estimée à 40 millions de dollars, soit près de 0,34 % du PIB national. Un chiffre qui illustre l’ampleur d’un problème devenu structurel et qui freine la croissance du pays. Cette perte est liée au temps de travail perdu dans les embouteillages, à la surconsommation de carburant, à l’augmentation des coûts logistiques et à la baisse de productivité globale. La Banque mondiale classe même Antananarivo parmi les villes les plus congestionnées au monde au regard de la taille de son économie. Dans une capitale qui concentre l’essentiel des activités économiques et administratives, les embouteillages freinent directement le fonctionnement des entreprises. Retards répétés des employés, baisse de productivité, fatigue et stress sont devenus monnaie courante. Les sociétés de transport et de livraison subissent des surcoûts permanents liés au carburant gaspillé, à l’usure des véhicules et aux délais imprévisibles. Pour les travailleurs, la réalité est encore plus éprouvante. Certains quittent leur domicile dès l’aube pour espérer arriver à l’heure. Les trajets quotidiens de deux à trois heures réduisent le temps de repos et la vie familiale. Stress, irritabilité et troubles du sommeil affectent la santé et la qualité du travail. L’éducation est impactée par les retards fréquents des élèves et des enseignants. La congestion contribue fortement à la pollution de l’air. Les véhicules immobilisés émettent davantage de gaz nocifs. La Banque mondiale recommande une approche globale : développement d’un transport public fiable, réhabilitation des routes, meilleure régulation des transports informels et gestion du trafic. Sans réforme structurelle, la congestion risque de s’aggraver, augmentant les pertes économiques et dégradant la qualité de vie.
Dossier réalisé par Manjato Razafy


