
De la tragédie des wagons de Moramanga à l’éveil des consciences de Ben Boulaïd ou Sembène, la répression de 1947 fut le miroir inhumain de la servitude coloniale. C’est dans le sang de la Grande île que ces anciens tirailleurs et futurs soldats de la liberté ont puisé la force de leur propre réveil patriotique.

L’après 29 mars 1947 a aussi été panafricain. Si la répression a encore duré des mois dans la Grande Île, avec des centaines d’exécutions sommaires, des tortures, des traques et des rafles. Les vénérables généraux français, sadiques, racistes, le saint-cyrien Marcel Élie Pellet (1890-1954) et Pierre Garbay (1903-1980), ont été à la manette de ce qui s’apparente à un crime de guerre. Pour ne pas se salir les mains et éviter au minimum la mort, au champ de bataille, de « caucasiens » enrôlés depuis le Finistère, Toulon, l’Alsace-Lorraine, l’Île-de-France… et d’autres villes de France. Ce pays des Lumières a préféré mettre en première ligne à Madagascar les Sénégalais, Ivoiriens, Maliens, Algériens, Marocains, Tunisiens… sous-équipés et sous-alimentés. Anthony Guyon, dans son volumineux ouvrage « Les Tirailleurs sénégalais : De l’indigène au soldat de la liberté » (2022), est incisif. « À Madagascar, le tirailleur se retrouve dans une position schizophrène. Il est l’instrument de la répression d’un peuple qui lui ressemble, sous les ordres d’un officier qui le méprise »,. Au rang de ces officiers se trouvaient sans doute les Jean-Gabriel Orsini, René de la Rodière, celui qui a eu l’idée d’utiliser les wagons à Moramanga comme instrument de mort du 5 au 7 mai 1947. Contrairement à ce dernier, les nazis ont eu la patience d’emmener les Juifs dans les chambres à gaz, au lieu de les rafler dès la gare. Quelque part, l’exception française. Et parmi ces tirailleurs africains présents à Madagascar se trouvaient de futurs combattants de la liberté. Mostefa Ben Boulaïd, Idrissa Diara et d’autres encore. Surnommé le « père de la révolution » algérienne, le premier a fondé le Front de libération nationale (FLN) ; le second est Malien et a mené des campagnes de dénonciation des colons français en milieu rural. « La réponse de la France à notre loyalisme, c’étaient les massacres de Sétif en 1945, puis ceux de Madagascar en 1947. Ces événements ont été pour nous une étape capitale. Ils nous ont montré que le colonialisme ne reculerait devant rien pour maintenir sa domination », rappelle Robert Merle dans « Ben Bella » (1965). Nourris par l’espoir non dissimulé de la libération de la France sous le joug hitlérien, les tirailleurs ont été confrontés au traumatisme du massacre d’un peuple aussi colonisé que le leur. La répulsion face à l’horreur dont se félicitaient, à coups de grandes déclarations, les politiques « caucasiens », Paul Badamier, socialiste notoire, Paul Coste-Floret, membre du gouvernement… Ousmane Sembène, écrivain et ancien tirailleur assigné en Indochine et à Madagascar, témoigne à travers une âme tourmentée. « Nous sommes revenus de ces terres lointaines avec des images que nous ne pouvions pas raconter à nos mères. Nous avions vu la mort de près, mais pas la mort glorieuse ». Et de poursuivre dans son livre notoire « O pays, mon beau peuple ! » (1957). « La mort sale, celle qu’on inflige à ceux qui vous ressemblent. Madagascar nous a ouvert les yeux sur notre propre servitude ». À la sortie du livre, les blessures étaient encore fraîches. Ces tirailleurs repentis avaient bien raison : depuis la Première Guerre mondiale, Madagascar a déjà été un pays meurtri. D’abord par le ravitaillement des troupes au front en Europe, surtout destiné aux « caucasiens », parce que l’étranger africain servait plutôt de « chair à canon ». La production économique (riz, cuir, etc.) du pays se focalisait sur la guerre. Dans des villages aux alentours de la capitale, Tananarive par exemple, la férocité des fouilles des greniers est devenue des légendes orales cauchemardesques. Famine et peur : la force productive, les hommes en l’occurrence, a été forcée de s’enrôler pour botter les popotins des Allemands. Deux coups économiques, entre 1914 et 1945, dont certains chercheurs actuels estiment qu’il faudrait au minimum 150 ans pour s’en remettre. L’occasion rêvée aussi pour les communautés étrangères, chinoises, indiennes ou « karana », et françaises, d’accaparer des terres et de l’immobilier. Après la colonisation en 1960, bien que ces profiteurs se disent malgaches, ils n’ont jamais cherché à rendre les biens acquis sur les cadavres et le sang des patriotes malgaches à leurs vrais propriétaires.
Maminirina Rado


