
Le sang Brahman ne passe pas inaperçu chez Monsieur Ludovic, à Bitahitry, dans le district de Diego II. Dès que le regard se pose sur son troupeau, la différence saute aux yeux. La silhouette des bêtes, leur taille, dénotent l’héritage de cette race introduite entre 1950 et 1960 à Madagascar, dans une perspective d’amélioration des performances du zébu malgache. Le résultat ne tient pourtant pas uniquement à la génétique. Ces animaux imposants exigent une conduite d’élevage rigoureuse. Cela relève d’un bel effort, mené avec méthode, dans une logique intensive qui tranche avec l’image parfois figée d’un cheptel abandonné à lui-même dans les pâturages.
Les zébus doivent être suivis, alimentés, abreuvés. C’est d’ailleurs la passion de Monsieur Ludovic. « Leur état sanitaire fait l’objet d’une vigilance régulière. Cette exigence est d’autant plus importante que l’élevage septentrional évolue dans un environnement où les conditions naturelles deviennent de moins en moins prévisibles », témoigne-t-il. L’accompagnement institutionnel prend ici tout son sens. Ce bouvier de qualité bénéficie de l’appui du ministère de l’Élevage, par l’intermédiaire de la Direction régionale de l’Élevage, la DIREL-DIANA. Les techniciens se rendent régulièrement sur son exploitation afin de suivre l’état sanitaire du troupeau, d’apporter des conseils adaptés aux réalités du terrain et de mettre à disposition les produits vétérinaires nécessaires. Cette présence ne constitue pas un luxe pour l’éleveur. Elle représente une sécurité dans un secteur où une maladie, une mauvaise alimentation ou une période prolongée de sécheresse peuvent rapidement compromettre plusieurs années de travail.

Un élevage au cœur de l’économie du Nord
Les zébus de Bitahitry révèlent une réalité beaucoup plus vaste. La vie pastorale y occupe une place considérable dans l’économie. Considéré comme une richesse depuis la nuit des temps, l’aomby représente avant tout un patrimoine familial et une réserve économique, voire un marqueur social. La possession d’un troupeau ne se mesure donc pas uniquement en kilogrammes de viande ou en valeur marchande. Elle renvoie à une accumulation patiente, transmise d’une génération à l’autre. Mais ce patrimoine vivant est désormais confronté à une nouvelle équation. Le climat change, et l’éleveur en mesure les conséquences sans avoir besoin de statistiques pour les constater. Les saisons deviennent moins lisibles, les périodes sèches peuvent s’allonger, les points d’eau se raréfient et les pâturages perdent leur capacité à nourrir correctement les animaux.

Le problème de l’eau devient alors une question centrale
Dans certaines zones du Nord, les animaux n’arrivent plus à boire convenablement. Les points d’abreuvement deviennent insuffisants, irréguliers. Or, un troupeau ne peut maintenir sa productivité sans accès régulier à une eau de qualité. Une bête qui marche davantage pour atteindre un point d’eau dépense de l’énergie. L’éleveur se retrouve ainsi face à une contradiction : il possède un cheptel capable de produire davantage, mais son environnement ne lui garantit plus les conditions nécessaires pour exprimer ce potentiel. C’est là que le dérèglement climatique cesse d’être une formule réservée aux conférences. Il devient une réalité dans les pâturages.

La génétique, l’autre bataille des éleveurs
Le défi ne s’arrête toutefois pas à l’eau. La question de la génétique constitue une autre préoccupation. Le zébu malgache possède une remarquable capacité d’adaptation à son milieu, mais la gestion des troupeaux pose parfois le problème de la consanguinité. Lorsque les reproducteurs proviennent trop souvent d’un même noyau familial et que les échanges entre troupeaux restent limités, le risque d’accouplements entre animaux apparentés augmente. À terme, cette situation peut réduire la diversité génétique et fragiliser les performances du cheptel. « La question est d’autant plus stratégique que l’élevage malgache cherche précisément à améliorer la productivité des animaux. Introduire des races ou des lignées présentant certaines qualités peut apporter des réponses en matière de croissance, de conformation ou de résistance. Mais l’amélioration génétique ne saurait se résumer à croiser deux animaux et à attendre un résultat. Elle suppose une sélection raisonnée, un suivi des reproducteurs et une connaissance du troupeau », explique le directeur régional de l’Élevage, Dr Étienne Fenozandry. Sans cette maîtrise, l’amélioration recherchée peut elle-même devenir une source de difficultés. L’expérience de Monsieur Ludovic illustre ainsi une mutation progressive de l’élevage dans le Nord. Le zébu n’est plus seulement cet animal que l’on laisse paître jusqu’à ce qu’il atteigne sa maturité. Il devient le résultat d’une stratégie d’élevage. La génétique compte, mais elle ne fait pas tout. L’alimentation, l’eau, la prophylaxie et le suivi vétérinaire comptent tout autant. La transformation est nécessaire, étant donné que les producteurs évoluent dans un contexte où les anciennes habitudes ne suffisent guère. Les ressources hydriques doivent être sécurisées. Les reproducteurs, aussi, doivent être mieux sélectionnés.

Produire davantage dans un environnement qui change
Le véritable enjeu se trouve peut-être là : passer d’un élevage soumis aux aléas à un élevage capable de les anticiper. Cela demande des investissements, mais aussi une politique publique adaptée aux réalités du terrain.
En outre, il serait illusoire de demander aux paysans de produire davantage sans s’interroger sur les conditions dans lesquelles ils doivent travailler. À Bitahitry, les Brahman de Monsieur Ludovic donnent une image presque spectaculaire de cette évolution. Leur corpulence attire le regard, leur présence témoigne d’un travail génétique engagé depuis plusieurs années. Sous un autre angle, cette réussite apparente n’est qu’une façade. Les bouviers sont inquiets. « Allons-nous conserver ce patrimoine après quelques années ? », se demandent-ils. Jusqu’à quand le zébu malgache devra-t-il continuer à s’adapter sans perdre les qualités qui ont fait sa réputation ? Les ruraux, quant à eux, prient pour que le ciel soit clément afin de préserver la race Brahman.
Il faut tout de même le dire : cette bataille est multisectorielle. Que les concitoyens prennent également conscience du danger causé par le réchauffement climatique.
Iss Heridiny




