
La militarisation silencieuse de l’appareil d’État s’accélère. Une nouvelle cartographie du pouvoir se dessine davantage, les lignes entre autorité civile et commandement militaire deviennent de plus en plus fines.
Le Conseil des ministres du mardi 3 mars a davantage attiré l’attention. Trois chefs de région par intérim ont été nommés. Trois profils et trois uniformes. Police, gendarmerie, armée de terre. L’exécutif régional passe clairement sous contrôle sécuritaire. À Fitovinany, l’officier général de la police nationale Jean Brunel Razafintsiandraofa prend les rênes. Dans l’Atsimo Andrefana, le général de la gendarmerie Olivier Miandrisoa est propulsé chef de région par intérim. À Menabe, le lieutenant-colonel de l’armée de terre Philippe Aunezifort devient le nouveau patron de l’exécutif régional. Sur le plan administratif, ces nominations peuvent être présentées comme des choix d’efficacité, avec des profils rompus à la discipline, à la gestion de crise et au commandement. Mais, politiquement, elles traduisent une orientation plus profonde.
Ces décisions s’inscrivent dans une tendance lourde, observée depuis l’avènement du nouveau régime en octobre 2025 : la montée en puissance des militaires à des postes civils stratégiques. Et le mouvement ne se limite pas aux régions. Il part du sommet. Le poste stratégique de Secrétaire général de la Présidence est occupé par le général de division Itibar Ottoman, issu de la gendarmerie. Or, le Secrétariat général constitue le cœur administratif et politique de la Présidence. Confier ce poste à un officier général n’est pas anodin. Cela place un rouage central du pouvoir exécutif sous pilotage militaire direct.
Secteur sensible
Dans le secteur extractif, levier majeur de souveraineté économique, l’Office des mines nationales et des industries stratégiques (Omnis) est dirigé, depuis fin novembre 2025, par le général de brigade Tsilavonjato Honoré Andriantaolo. Là encore, un choix qui traduit une volonté de contrôle serré d’un secteur sensible. La même logique prévaut à la Jirama, entreprise publique vitale pour l’énergie et l’eau, dont les finances sont structurellement déficitaires. Début janvier, le général de division Richard Hajatiana Rasolomanana a été nommé à sa tête. Le Fonds souverain, instrument clé pour la gestion des capitaux levés par l’État et des investissements stratégiques, est désormais dirigé par le général de brigade aérienne en retraite Jean Alfred Rakotomaronirina. Une position hautement sensible, au carrefour des enjeux financiers et politiques. Même la lutte contre la fraude porte l’empreinte militaire. L’Agence nationale antifraude auprès de la Présidence est pilotée par le général Charles Andrianasoavina, ancien du camp Capsat, en référence aux réseaux militaires qui ont pesé sur les équilibres politiques depuis 2009.
Sécurisation de l’État ou concentration du pouvoir ? Pris isolément, chaque choix peut être défendu au nom de l’efficacité, de la rigueur ou de la lutte contre la corruption. Pris ensemble, ils dessinent un schéma cohérent. Les secteurs névralgiques, notamment l’administration territoriale, l’énergie, les mines, les finances, la lutte contre la fraude et la coordination présidentielle, convergent vers des profils issus des forces armées et de sécurité. La nomination de trois chefs de région supplémentaires renforce cette architecture. Les régions constituent le relais direct de l’État central dans les territoires. Y placer des officiers supérieurs revient à consolider un maillage territorial à dominante sécuritaire. La multiplication des nominations d’officiers à des postes civils stratégiques brouille la frontière entre sphère militaire et gouvernance administrative.
Rija R.


