De la mer d’Andaman au canal du Mozambique, les derniers nomades marins voient leur mode de vie pluriséculaire menacé par la sédentarisation forcée et la crise écologique. Au cœur d’une identité sculptée par l’océan, aujourd’hui au bord de l’extinction.
Les Bajau, les Moken, les Orang Laut et, enfin, les Vezo : quatre peuples qui ont fait de l’océan leur jardin et leur maison, « condamnés » à disparaître. Voilà, en substance, ce que redoutent les scientifiques, surtout anglophones, pour les décennies à venir. Ces peuples des mers ont, pour certains, une parenté plus ou moins prouvée et surprenante, tandis que d’autres ont en commun des similarités historiques ou techniques. Créer le même outil, une pagaie par exemple, à des moments et dans des lieux différents, ne prouve aucun lien génétique. Leur point commun est une culture façonnée par la mer. Ce fil invisible. Dans « The Bajau Laut: Adaptations, History, and Fate of a Maritime Fishing Society of Southeastern Sabah » (1997), Clifford Sather l’a détecté. « Pour les Bajau Laut, la mer n’est pas un espace vide qui sépare des terres, mais un paysage plein, structuré par des réseaux de récifs, de chenaux, de bancs de sable et de repères sous-marins. La mémoire collective ne s’inscrit pas dans des monuments en pierre ou des limites cadastrales terrestres… ». Cette « géographie » de l’eau, tout comme ce rapport intime. « L’océan n’est pas seulement le pourvoyeur de nourriture, il est le moule dans lequel se forge l’identité sociale tout entière », propos d’un Vezo recueillis par Bernard Koechlin et transcrits dans « Les Vezo de Madagascar : ethnologie d’un peuple de pêcheurs » (1975). Jusqu’à façonner même le corps de ces hommes : chez tous ces peuples, les plongées peuvent durer de longues minutes, six ou huit minutes au maximum. Encore mieux : chez les Bajau, le volume de la rate a presque doublé. Chez les Moken, dès l’enfance, ils peuvent voir nettement sous l’eau, sans porter de lunettes spéciales. Chez ces derniers, leur tradition orale a permis de sauver plusieurs villages et des dizaines de milliers d’individus lors du tsunami de décembre 2004. Leurs ancêtres ont déjà évoqué le « laboon », ou la vague mangeuse d’homme, avec les façons de la reconnaître à l’avance. Si les Vezo ont des liens génétiques avec les Bajau, les Moken semblent être un peuple à part, bien que les études se poursuivent encore. Quoi qu’il en soit, les quatre appartiennent à la même « racine » très lointaine austronésienne. Pour dire que les Vezo doivent aussi beaucoup à l’Afrique bantoue, les Moken plus aux Malais. Sauf que, si tout cela est bien beau, les chercheurs annoncent de plus en plus la fin de leur mode de vie, laquelle va s’orienter toujours davantage vers la sédentarisation. Dans « Indonesian Sea Nomads: Money, Magic and Fear of the Orang Suku Laut » (2003), la « civilisation » et la régularisation administrative en seraient les premières raisons. Il serait difficile, pour un agent de la commune, d’inscrire sur la carte d’identité nationale une adresse du genre : né à 5 kilomètres des côtes, ou sur une plage entre Morombe et Belo-sur-Mer. Exemple par l’absurde, cependant, qui dépeint la réalité oppressante de ces peuples des mers. La pêche industrielle, avec l’accord discret des politiques, la dégradation des récifs, etc., ajoutent de l’eau au moulin de l’« inéluctable ». Rien ne va plus.
Maminirina Rado




