
Les festivités, comme chaque année, s’organisent aux quatre coins de la Grande île durant les grandes vacances. Les affiches se multiplient, les scènes se montent, les artistes prennent possession des places publiques. Les objectifs officiellement avancés tiennent souvent en quelques mots : « Promouvoir la culture locale et attirer les touristes, qu’ils soient nationaux ou étrangers ».
Sous un autre angle, les festivals remplissent aussi une fonction moins avouée : divertir le peuple. Les organisateurs affichent rarement cet argument, pourtant la distraction occupe une place centrale dans ces rencontres. Divertir ou diversion, l’interprétation reste libre. L’État, quant à lui, joue parfois le rôle d’un parrain, si l’on peut s’exprimer ainsi. Il soutient tout en conservant une position en apparence neutre. Cependant, la fête peut devenir un moyen commode de détourner momentanément les regards des difficultés du quotidien. Un principe qui n’est d’ailleurs pas nouveau. De l’histoire gréco-romaine aux récits des anciens royaumes de Madagascar, le spectacle a souvent accompagné l’exercice du pouvoir. Lorsque le peuple regarde la scène, il regarde moins ce qui se passe ailleurs.
Proposer des activités ludiques n’a rien de condamnable en soi. Elles permettent de se retrouver pendant quelques jours, d’oublier les soucis. La musique, la danse et les spectacles offrent cette parenthèse dont chacun peut avoir besoin. Mais la parenthèse finit toujours par se refermer. Après le dernier morceau, les lumières s’éteignent et chacun retourne à sa vie courante.
Pendant ce temps, les préoccupations demeurent. Quand la fête devient permanente, le risque est de transformer la distraction en anesthésiant collectif. Le citoyen se déhanche aujourd’hui, retrouve demain les mêmes problèmes auxquels il tentait, quelques heures plus tôt, d’échapper. Il faut toutefois se garder de jeter l’opprobre sur les festivals. Les instigateurs, même lorsqu’ils poursuivent des intérêts commerciaux — ce qui reste compréhensible dans un secteur où la concurrence est rude — cherchent aussi à faire connaître leurs localités. La plupart des créateurs de projets travaillent de bonne foi. Une célébration bien pensée donne de la visibilité à une région, valorise ses artistes, attire des visiteurs et peut même faire vivre toute une économie locale. Lorsque le pouvoir s’en mêle, la fête change de nature. Les dirigeants mettent alors le feu aux festivités. La cérémonie ne sert plus seulement à distraire, elle devient une manière de faire danser l’opinion à la cadence des intérêts du moment.

La fête revendique
Depuis une trentaine d’années, les manifestations culturelles ont pris une autre dimension. Les rassemblements témoignent d’un attachement de plus en plus marqué à ce qui fait la particularité d’un territoire. Dès lors, la revendication identitaire s’invite dans la partie. Du Nord au Sud de Madagascar, « les groupes humains » mettent en avant leurs traditions, leurs langues, leurs histoires, leurs symboles. La scène devient un lieu où l’on se reconnaît. Fanamby Rasamoely, anthropologue culturel de formation, estime que l’art constitue justement un moyen privilégié de réappropriation de son appartenance. « En fait, la politique ne fait que suivre. L’art, la culture en général entame la lutte », affirme-t-il. Une assertion qui mérite réflexion, puisque la revendication peut commencer sur les planches. L’artiste ne brandit pas forcément un slogan. En revanche, il montre ce qu’il est.
L’anthropologue considère l’art comme un mouvement de contestation qui peut s’avérer efficace. « Il faut au moins un quart de siècle pour que la population se rende compte que les metteurs en scène, les dramaturges, les entrepreneurs événementiels ont joué un rôle primordial dans cette construction identitaire », conclut-il.
La fête n’est donc jamais tout à fait innocente. Elle peut aussi rappeler à une population sa source. Mince est la frontière entre diversion et revendication. Tout dépend finalement de celui qui écrit le scénario, et de ceux qui regardent avec admiration.
Iss Heridiny




