
Ils se plaignent depuis plus de deux décennies. Les terres presque stériles, l’insuffisance pondérale du bétail et des infrastructures routières impraticables figurent parmi les principales sources de frustration. À ces difficultés, déjà immenses, s’ajoute la stigmatisation. Les compatriotes ne savent plus quoi faire.
#Le grand abandon des campagnes
Le budget de l’élevage et de l’agriculture a été sévèrement réduit au profit des intendants, en l’occurrence les législateurs. Oui, ces insatiables politicards n’ont pas hésité à lever la main pour restreindre les financements destinés au petit peuple qui se casse le dos afin de les rassasier. Pourtant, un quart de ces messieurs, désormais vêtus de costumes bien taillés, sont des fils d’Ambanivolo. Aujourd’hui, ils ont tourné le dos à la source, ce loharano qui étanchait leur soif lorsqu’ils parcouraient des kilomètres pour aller à l’école. Apparemment, Alzheimer a frappé ces élus. Tant pis ! Le 4×4 est confortable. À son bord, les routes nationales, devenues de simples pistes nationales, les bercent si tendrement qu’ils s’endorment tout au long du trajet. Une fois arrivés à destination, ils ne racontent plus que les rêves qu’ils ont faits. Les villageois, eux, ébahis de voir leur « porte-voix » descendre de son robuste véhicule, veulent chasser leur cauchemar et saisir ce rêve. Dès lors, ils jettent leur bêche, quittent leur zone enclavée et prennent la direction de la ville. Malheureusement, celle-ci n’est pas prête à les accueillir à bras ouverts.

Madagascar compte entre 70 et 80% de paysans. C’est ce qu’enseignent les manuels de géographie depuis l’ère de la Deuxième République. Il ne s’agit nullement ici de fustiger les statisticiens ; ils exercent leur métier avec rigueur. En revanche, leurs données ne semblent guère être prises en compte. L’exode rural accélère le sous-peuplement des campagnes. Les parents, les paumes écorchées par le travail des champs, encouragent leurs enfants à taper sur le clavier d’un ordinateur. Portés par l’espoir, ces derniers dessinent leur avenir avec l’ambition de devenir des bureaucrates.

#Fracture entre la ville et le champ
En parallèle, les citadins, saturés par la pollution, les forêts de béton et un train-train quotidien devenu étouffant, convoitent les lopins de terre. Les points de vue finissent alors par s’entrechoquer. Les uns accusent les autres d’être des fainéants ; les autres répliquent en voyant dans les premiers des nantis aveuglés par l’avarice. Les campagnards sont également considérés comme des conservateurs en raison de leur attachement à des techniques agricoles archaïques et rudimentaires. « Des techniciens viennent les former dans l’intention de développer le système agricole. Rares sont ceux qui suivent les consignes. Cela est dû à la paresse », témoigne un agent du secteur qui préfère garder l’anonymat. Effectivement, dans certaines régions, les pratiques agricoles demeurent figées. Les récoltes restent déficitaires. Les ruraux, de leur côté, affirment que la majorité des responsables envoyés par l’État ne maîtrisent guère les réalités du terrain. Jacquot Tarianihasina Zafinomena, agriculteur depuis son jeune âge, aujourd’hui septuagénaire, a son mot à dire : « Nous nous méfions de ces gens qui veulent nous donner des leçons. Si nous sommes réticents, c’est parce que ce ne sont pas nos fils. Nous voudrions que les enfants de cette localité reviennent nous apporter le fruit de leurs études. Là, nous serions entièrement convaincus. » Un argument difficile à balayer… à condition que ces « enfants de la terre » aient encore la volonté de revenir au bercail. Ce qui, malheureusement, n’est pas le cas.

#L’Etat en retrait
En face, le gouvernement pratique la politique de l’autruche. Conscientes de ces difficultés, les autorités agissent rarement au bénéfice des producteurs, même si les discours fleuves ne manquent jamais lors des inaugurations de greniers ou de centres agricoles, souvent construits grâce aux associations et aux acteurs du secteur privé. Les interventions de l’État se résument, le plus souvent, à quelques maigres réhabilitations de barrages ravagés par les cyclones.

Chaque année, les directeurs régionaux dressent leur bilan. Mais, amoindris par le pouvoir central, les dossiers de rétrospectives et de perspectives finissent par s’empiler sur des étagères poussiéreuses. Pendant ce temps, l’importation de denrées agricoles, notamment le riz, concurrence davantage une production locale déjà fragile. Une habitude qui ne semble déranger personne. Et dire que le riz hybride changerait la vie des concitoyens paysans… sans terre. Vaudrait mieux se taire !
Iss Heridiny




