
Apparemment, l’ethnicisme refait surface en cette période particulièrement tendue. Aux discussions dans les couloirs et dans les ruelles s’ajoutent des altercations engendrées par une frange d’influenceurs ainsi que par certains médiateurs sociaux. Par conséquent, les personnes impulsives, sans véritable sens de la réflexion, s’alignent naturellement aux côtés de leurs « idoles ». Dès lors, l’acharnement envahit les fils d’actualité.
Lecture de l’histoire et rivalités mémorielles
Le mot « côtier » n’est plus défini uniquement comme l’indique le dictionnaire : « la population qui habite le long d’une côte ». Il renvoie aujourd’hui à une vision héritée de la colonisation, dans l’unique objectif supposé de diviser les habitants de la Grande île afin de pouvoir régner plus facilement. Ce terme est traduit en malgache par «Tanindrana », dont le sens, au fil du temps, irrite les concitoyens des régions côtières. La fissure du passé est encore perceptible sur le mur d’une nation en perpétuelle construction… L’histoire peut s’avérer très dangereuse lorsqu’elle est mal lue, et surtout mal interprétée. En analysant les récits, certains partisans du parti des déshérités de Madagascar ont mis en avant une lecture fondée sur la stratification sociale. Ils qualifient notamment leurs compatriotes des Hautes Terres centrales, en particulier ceux de l’Imerina, de « bourgeois oppresseurs ». Le « souvenir douloureux » de la conquête menée par Radama dans les contrées hors de son royaume est, selon eux, la cause principale de la tension persistante entre les « côtiers » et les descendants de ce souverain. Pourtant, l’expansion sakalava entre la fin du XVIIᵉ et le XVIIIᵉ siècle semble avoir été oubliée. Les guerriers des monarques régnant sur la partie occidentale n’ont-ils pas été dotés de fusils, tandis que des populations étaient capturées de force puis réduites en esclavage ? Les fondateurs du Comité de la Réconciliation nationale sont pleinement conscients de cette réalité historique. En réalité, cette réconciliation ne concerne pas uniquement les politiciens ou les responsables politiques secondaires, mais l’ensemble de la population, car les pages de ces épisodes ont été déformées par des acteurs habiles.
Legs coloniaux et nécessité de réconciliation
Le vocable « Borizany », selon certains littéraires malgachisants, viendrait du mot français « bourgeois ». Ces bourgeois issus de la classe des « Hova », groupe ayant connu une ascension sociale au premier quart du XIXᵉ siècle, étaient envoyés soit en expéditions militaires, soit pour administrer les localités «conquises ». Lors de l’installation française, face au retard notable de l’éducation occidentale dans les villages éloignés, l’organisation administrative fut souvent confiée aux Borizany. Bien que des écoles régionales aient été créées dans divers territoires, les Hova conservaient une influence importante sur le fonctionnement des institutions jusqu’à la deuxième moitié des années 1950. Par ailleurs, le colonisateur adopte une rhétorique ambivalente : en valorisant certains groupes bourgeois, il cherche à susciter la jalousie des Zanatany tout en attisant les tensions afin d’entretenir les ressentiments. C’est notamment le cas du chef de région de Diego-Suarez, en 1936. À cette époque, la crise des années 1930 eut de graves répercussions dans la région, et le mouvement nationaliste s’intensifia. En accusant les migrants merina d’avoir influencé la population locale, il généralise tout en ciblant implicitement les populations originaires des Hautes Terres centrales : « N’admettez pas que des Hova, des Betsileo, des Betsimisaraka et même des Créoles viennent s’établir dans votre pays » (Les Affiches de Diégo-Suarez, n°293, jeudi septembre 1936). Les Zanatany ont bien compris ce qu’il sous-entendait. Par la suite, l’hostilité s’est installée.
La situation actuelle de Madagascar est le produit d’un récit façonné et entretenu par divers acteurs. Autrement dit, le passé est parfois interprété à travers le prisme de responsables politiques peu scrupuleux. Certes, à l’époque des royaumes malgaches, chaque région avait son roi, sa structure sociale et sa culture. Cependant, ces dirigeants étaient souvent en interaction. Il apparaît qu’ils entretenaient des relations, parfois consolidées par des alliances matrimoniales. N’ayant sans doute pas traversé les mêmes circonstances, ils ont néanmoins su s’accorder sur plusieurs plans, esquissant ainsi une forme de savoir-vivre ensemble.
Iss Heridiny


