
Accélérer le mouvement, s’ils en avaient les moyens : pour ces voix montantes, la nation malgache s’enlise depuis plus de six décennies dans une centralisation jugée stérile. Conférences-débats, ateliers citoyens, campagnes de sensibilisation sur les réseaux sociaux… tout converge vers une même ambition : rompre le lien de dépendance avec la capitale, perçue comme le principal bénéficiaire des richesses des faritra.
Une volonté affirmée dans les régions
La concertation tenue récemment à Ambanja en est une illustration concrète. Des représentants venus de Toliara, aux côtés des raiamandreny, olo-be et notables locaux, ont répondu à l’appel d’associations et de groupes plaidant pour une nouvelle architecture politique. La région DIANA, portée par l’engagement de ses habitants, s’impose comme l’une des premières à exprimer ouvertement sa volonté de prendre en main son avenir. Cependant, les initiateurs insistent sur un point essentiel : il ne s’agit nullement d’un projet sécessionniste. Leur revendication s’inscrit dans une logique de rééquilibrage. « Il est temps que les choses changent. Malgré une décentralisation inscrite dans la Constitution, le centralisme reste dominant », affirment-ils avec conviction. Cette dynamique s’est également manifestée lors de la consultation régionale d’Ankarabe, où un mot d’ordre a retenti avec force : « Fédéralisme ! ». Mais derrière cet enthousiasme, des interrogations subsistent. Certains redoutent une transition mal maîtrisée et s’interrogent sur la capacité réelle des régions à assumer une telle responsabilité. À cela, les partisans répondent sans hésiter : « Nous nous y préparons depuis des années. »

Le « levier » de développement
Pour des observateurs comme Celin Ranomenjanahary, le fédéralisme représente une opportunité de redonner du pouvoir aux territoires. En confiant aux populations locales la gestion de leurs propres affaires, il deviendrait possible d’adapter les politiques publiques aux réalités du terrain. Dans cette perspective, le développement économique pourrait s’en trouver stimulé, chaque région exploitant au mieux ses atouts. Antananarivo, dans ce schéma, ne disparaîtrait pas du paysage institutionnel. Son rôle évoluerait vers une fonction de coordination et de supervision, laissant davantage d’autonomie aux faritra. Des figures politiques et administratives expérimentées soutiennent cette orientation. Corneille Zarinoro, régionaliste engagé, n’hésite pas à trancher : « Après soixante-cinq ans de centralisation, le constat est sans appel : crises répétées et développement inégal. Il faut changer de cap. » Pour lui et ses pairs, la clé réside dans une véritable déconcentration du pouvoir : permettre à chaque région de gérer ses ressources et de définir ses priorités.

Entre prudence et scepticisme
Toutefois, cet élan ne fait pas l’unanimité. Des voix plus mesurées appellent à la réflexion. Monsieur Roger Mahatondrarivo, ancien fonctionnaire dans la province d’Antsiranana, rappelle que les conditions ne sont pas encore pleinement réunies. « Le potentiel est indéniable : port commercial, richesses naturelles, attrait touristique, jeunesse qualifiée. Mais cela suffit-il ? Sommes-nous prêts à franchir ce cap ? », questionne-t-il. Il met en garde contre toute précipitation et rappelle que les déséquilibres régionaux étaient déjà reconnus à l’époque de Philibert Tsiranana et de son conseiller Miadana Victor. Pour cette génération, le développement devait s’inscrire dans la durée, avec un accompagnement extérieur, notamment celui de la France, considérée alors comme un partenaire incontournable. Cette vision souligne une idée forte : transformer un système étatique ne se fait pas en quelques jours. Cela exige du temps, de la méthode et une concertation large. Or, jusqu’ici, les initiatives restent fragmentées. En dehors de quelques rencontres locales, aucun véritable débat national structuré n’a émergé, alors même que l’enjeu concerne l’ensemble du pays.

Engagement réel ou effets d’annonce ?
La récente création d’un « Mouvement Révolutionnaire Fédéraliste », largement relayée sur les réseaux sociaux, illustre à la fois l’enthousiasme et les limites du moment. Portée en partie par des membres de la diaspora, cette initiative suscite autant d’espoir que de scepticisme. L’absence d’ancrage local clair et de structure tangible alimente les critiques. Pour beaucoup, la construction d’un projet de société ne peut se réduire à des déclarations en ligne ou à des élans ponctuels. Une partie de la population perçoit ces démarches comme déconnectées des réalités quotidiennes, voire opportunistes. La question centrale demeure entière : Madagascar est-il réellement prêt pour le fédéralisme ? À observer les disparités persistantes entre régions, les districts enclavés et les villes laissées pour compte, la réponse semble encore incertaine. Le chemin vers une telle transformation apparaît long et exigeant. Avant toute réforme majeure, une meilleure compréhension des réalités locales et une appropriation rigoureuse de l’histoire s’imposent. Le débat n’est pas nouveau. Dès 1991, les premières revendications fédéralistes avaient émergé. Entre 2002 et 2018, elles ont refait surface à plusieurs reprises, sans déboucher sur des décisions concrètes. Aujourd’hui encore, les partisans espèrent que le gouvernement Fanavaozana saura enfin écouter et répondre à cette aspiration persistante.

Aux sources de l’oubli : une identité en reconstruction
L’incompréhension de l’histoire demeure l’un des freins majeurs à l’édification d’une véritable identité collective. Or, aucune construction ne peut tenir durablement sur des bases fragiles. Au-delà des cérémonies et rituels organisés tous les quatre ou cinq ans — souvent réservés aux seuls initiés et gardiens de la tradition — la culture, pourtant colonne vertébrale des localités, semble reléguée au second plan. Elle cède la place à une accumulation d’artefacts et à un savoir importé, parfois mal assimilé, venu d’Occident. Ce décalage apparaît nettement lors de certaines conférences et ateliers, où l’ingéniosité des aïeux est trop souvent minimisée. On cite abondamment des penseurs français ou américains, mais rares sont ceux capables d’évoquer, ne serait-ce qu’une phrase, de David Jaomanoro. Sous l’influence d’une démocratie importée et idéalisée, des structures sociales locales — qu’elles soient tsimihety, sakalava maroseranana, boeny ou anjoaty — se trouvent dévalorisées, fragilisant ainsi les fondements mêmes de la société. Pour autant, toute ouverture n’est pas à rejeter. La fusion entre tradition et modernité reste possible, et même souhaitable. Plusieurs sociétés africaines ont su opérer ce métissage avec intelligence, donnant naissance à des modèles originaux. Le brassage culturel, lorsqu’il est maîtrisé, peut devenir une source féconde d’innovation.
Dès lors, la prudence s’impose. La diversité constitue une richesse à préserver. Qu’il s’agisse de déconcentration ou d’autonomie, quel que soit le modèle envisagé, l’unité nationale doit demeurer le socle. Car c’est dans l’interconnexion des régions, dans leurs échanges constants et leur respect mutuel, que se forge une nation véritablement unie, fidèle aux valeurs propres à chacune de ses composantes. Entre espoir de renouveau et crainte d’un saut dans l’inconnu, le fédéralisme reste une question ouverte — un choix de société qui appelle, plus que jamais, lucidité, dialogue et responsabilité.
Iss Heridiny




