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samedi, septembre 5, 2026
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Héritier respectable, self-made suspect !

Les Malgaches ont-ils un problème avec leurs compatriotes richissimes ? La question, lancinante, traverse les débats en sciences humaines et sociales. Dès qu’un enfant du pays sort du lot, une partie de l’opinion semble prête à lui rappeler que la tête qui dépasse mérite d’être rabattue. Sport national ou simple réflexe social ?

« Les riches dérangent surtout lorsqu’il s’agit d’un concitoyen. On voit la fortune, rarement le parcours », observe le jeune historien Alex Randriamahefa. Selon lui, cette défiance relèverait d’une véritable culture de la jalousie, consolidée par les virages idéologiques du pays : démocratie balbutiante, socialisme mal digéré, capitalisme mal assumé. En filigrane, une question explosive : la concurrence a-t-elle vraiment droit de cité dans la société malgache ?

Une histoire économique loin d’être linéaire.

La frise chronologique de Madagascar paraît continue sur le papier. En réalité, elle est faite de ruptures, de tensions et de recompositions. À l’ère clanique, l’économie repose sur le troc. Puis viennent les piastres des royaumes côtiers, accumulées grâce aux échanges avec l’extérieur. Le palais se mue en coffre-fort : le souverain concentre pouvoir spirituel, autorité politique et contrôle des richesses. Entre le XVIᵉ et la fin du XVIIIᵉ siècle, la centralisation est totale : l’État, c’est le monarque — et son trésor. Au premier quart du XIXᵉ siècle, la donne change. Une proto-bourgeoisie émerge grâce au commerce et à la diplomatie. Au nord, les anjoaty contrôlent la terre ; à l’ouest, les Antalaotra étendent leur influence par les boutres ; à l’est, les zanamalata dominent les circuits marchands ; sur les Hautes Terres, les hova, forts d’une éducation structurée, investissent l’appareil diplomatique. La rivalité entre aristocratie et élites économiques s’installe, feutrée mais réelle. La compétition sociale est lancée.

Colonisation : recyclage

La colonisation abolit l’esclavage — du moins officiellement — et rebat les cartes statutaires. Pourtant, dans les faits, anciennes noblesses et bourgeoisies conservent des positions stratégiques. Trois générations plus tard, les lignées influentes tiennent toujours la barre, pendant qu’une bourgeoisie rurale tente, elle aussi, d’arracher sa part du soleil. Le capitalisme, amorcé au XIXᵉ siècle sur les Hautes Terres, s’intensifie sous l’administration coloniale. L’économie devient extravertie, tournée vers les produits de rente. Des régions comme SAVA, Analanjirofo ou Sambirano prospèrent grâce à l’exportation. Des fortunes se bâtissent. Reste à savoir si elles survivront aux héritiers.

Indépendance : du capitalisme au socialisme

En 1960, Madagascar accède à l’indépendance. Philibert Tsiranana, premier président de la République, choisit le camp occidental et maintient une économie libérale. Sa chute en 1972 ouvre une nouvelle séquence. En 1975, Didier Ratsiraka prend le pouvoir. Le « capitaine » opère un virage radical vers l’Est. La Deuxième République proclame un socialisme adapté aux valeurs locales : fihavanana (fraternité), firaisan-kina (solidarité). Sur le papier, l’idéal est noble. Dans la pratique, le fossé se creuse. Une nouvelle élite économique émerge, parfois sans trajectoire lisible. Tandis que la rhétorique collectiviste berce les foules, les réseaux d’influence prospèrent. Corruption et népotisme s’installent durablement. À la fin des années 1980, la contestation balaie le régime. Pourtant, les réflexes acquis survivent aux Républiques successives.

Fait révélateur. Les descendants de figures historiques fortunées sont relativement épargnés. La richesse ancienne rassure. Elle a le vernis de la tradition, la patine du temps. En revanche, l’ascension d’un enfant issu d’un milieu modeste dérange davantage. Comme si la mobilité sociale constituait une entorse à un ordre implicite. Derrière l’ironie collective se cache peut-être une tension plus profonde : la société malgache oscille entre admiration et soupçon, entre idéal communautaire et désir d’ascension individuelle. On applaudit la réussite à condition qu’elle ne bouleverse pas l’équilibre établi. Dans la Grande Île, la fortune n’est jamais seulement une question d’argent. C’est une affaire de mémoire, de pouvoir et d’ego.

Patriotisme à géométrie variable

« Nous acceptons volontiers l’ascension des étrangers. Séquelle probable de la colonisation. Mais lorsqu’il s’agit d’un Malgache, la méfiance s’installe. Nous faisons preuve d’une discipline exemplaire dans une entreprise fondée par des étrangers ; nous respectons scrupuleusement les règles du propriétaire. En revanche, face à un dirigeant malgache, l’attitude change du tout au tout. Le comble ? Cela s’opère inconsciemment », faisait remarquer l’anthropologue, le Dr Claudio Karany. Le diagnostic pique. Il dérange. Mais il vise juste. À Madagascar, nous applaudissons sans réserve le succès venu d’ailleurs. L’autorité étrangère rassure. Elle impressionne. Elle s’impose. À l’inverse, la réussite d’un compatriote déclenche soupçons, chuchotements et procès d’intention. Comme si voir l’un des nôtres gravir les échelons relevait d’une anomalie statistique.

Pendant ce temps, en Asie, au Japon ou en Corée du Sud, les citoyens portent leurs entreprises nationales à bout de bras. Là-bas, on se saigne pour que la marque du pays conquière le monde. Ici, on se saigne pour commenter. Le mal ne s’arrête pas à l’économie. Il contamine l’art. Qu’un chanteur perce, qu’un peintre s’exporte, et la pluie acide des sarcasmes ne tarde pas. Les critiques deviennent un sport national. On guette la chute avec une constance admirable. Puis, quand le drame survient, les mêmes doigts qui lançaient des pierres tapent « force à toi » sur un écran. Solidarité posthume. Compassion en service minimum. Le vieux proverbe le résume avec une lucidité cruelle : « Raha maty aho, matesà rahavana ; raha maty rahavana, matesà ny omby ». Autrement dit, après moi le déluge. Tout est dit. L’émotion d’abord. L’intérêt juste après. Le cœur, le portefeuille n’est jamais loin. Ce n’est pas seulement une formule populaire. C’est un miroir. Il reflète un patriotisme fragile, conditionnel, parfois opportuniste. Nous voulons des héros, mais pas trop proches. Nous rêvons de réussite nationale, à condition qu’elle ne vienne pas du voisin. Peut-être est-il temps d’applaudir nos vivants avec la même ferveur que nous pleurons nos disparus, et de comprendre qu’une nation ne progresse pas en se tirant mutuellement vers le bas, mais en se portant vers le haut.

Iss Heridiny

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