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dimanche, octobre 11, 2026
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L’engrenage Moscou-Afrique : Les nouvelles routes de l’influence géopolitique russe sur le continent africain

Trente ans après l’effondrement du bloc soviétique, la Russie opère un retour spectaculaire sur le continent africain. Là où l’URSS exportait autrefois une idéologie marxiste et finançait des mouvements de libération nationale, la Fédération de Russie contemporaine propose une offre d’un tout autre ordre : de la sécurité sur mesure, des équipements militaires livrés sans conditions politiques et un discours souverainiste qui résonne avec force auprès de populations en quête de rupture avec les puissances coloniales traditionnelles.

De Bangui à Bamako, en passant par Niamey et Antananarivo, Moscou a façonné au fil des ans une stratégie hybride redoutablement efficace. Comment se présente ce modèle d’implantation qui redessine en profondeur la carte géopolitique du continent.

La mécanique du pouvoir

Pour s’imposer sur le continent africain, Moscou a mis au point une formule pragmatique, ajustée en fonction des vulnérabilités ou des opportunités locales. Cette stratégie repose sur des leviers indissociables qui s’alimentent les uns les autres.

Le premier levier constitue le véritable produit d’appel du Kremlin : l’offre sécuritaire. La Russie propose des armements et des équipements à des prix très compétitifs, le transfert de savoir-faire militaire, la maintenance d’aéronefs d’attaque ainsi que la protection rapprochée des dirigeants en place. La reprise en main progressive des réseaux paramilitaires sous la bannière institutionnelle du corps Africa Corps, les anciens Wagner, atteste de la volonté du gouvernement russe d’étatiser, de structurer et de pérenniser ces interventions sur le long terme. À Madagascar, des éléments d’Africa Corps ont pris part à la formation des gardes présidentielles depuis l’arrivée de Michaël Randrianirina au pouvoir.

En contrepartie de cet appui sécuritaire, le deuxième pilier repose sur une diplomatie économique ciblée. Ne disposant pas des capacités financières des institutions internationales ou des investissements massifs de la Chine dans les infrastructures, la Russie privilégie des partenariats directs basés sur l’accès aux gisements miniers. L’or, le diamant, l’uranium et les terres rares deviennent ainsi les monnaies d’échange de cette coopération militaire. Le géant russe de l’aluminium, Rusal, prospecte de potentiels contrats miniers à Madagascar depuis que le pouvoir en place s’est rapproché de Moscou, début 2026.

L’autre volet s’orchestre sur le terrain de la guerre de l’information. À travers un réseau d’influence médiatique dense, porté par des canaux d’État comme Sputnik et RT, et relayé par des acteurs locaux sur les réseaux sociaux, notamment l’agence russe Africa Initiative à Madagascar, Moscou diffuse un récit valorisant la Russie comme un partenaire d’égal à égal et un rempart face à l’impérialisme occidental.

Cette présence s’appuie sur un volet culturel et universitaire relancé. La multiplication des quotas de bourses d’études supérieures destinées aux élites administratives et militaires africaines, couplée à l’enseignement de la langue russe via l’ouverture de la Maison Russe, comme à Madagascar, permet de former de nouvelles générations de cadres réceptifs aux intérêts de Moscou.

Les nouveaux fiefs de Moscou

L’influence russe ne se déploie pas au hasard. Elle cible en priorité les pays traversés par des crises de gouvernance ou des défis sécuritaires majeurs, là où le besoin de stabilisation rapide est le plus pressant.

La République centrafricaine demeure la matrice et la vitrine de cette stratégie en Afrique subsaharienne. Dès 2017, en échange de la sécurisation du régime face aux groupes armés et d’un appui militaire rapproché, des entreprises russes ont obtenu des concessions d’exploitation minière majeures, notamment dans le secteur de l’or et du diamant. Ce cas d’école a servi de démonstration à destination du reste du continent pour prouver la rapidité d’exécution et l’efficacité de l’offre sécuritaire russe.

Au Sahel, une bascule stratégique historique s’est opérée avec la création de l’Alliance des États du Sahel (AES). Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont progressivement rompu leurs accords de défense traditionnels avec les partenaires occidentaux, comme la France, pour sceller des alliances militaires et économiques étroites avec Moscou. Au Mali, l’arrivée d’instructeurs et de troupes de soutien s’est accompagnée d’importantes livraisons de matériel aérien et terrestre. Au Burkina Faso et au Niger, la coopération s’est accélérée autour de la formation technique des forces armées locales et du soutien matériel direct à la lutte contre les groupes armés terroristes.

Plus à l’Est, le Soudan constitue un autre point d’ancrage fondamental. Malgré les soubresauts politiques et le conflit interne qui ravage le pays, Moscou poursuit l’objectif constant d’obtenir un accès naval permanent sur la mer Rouge, tout en maintenant sa présence dans les chaînes de valeur et de transformation de l’or soudanais.

À Madagascar, la Russie a gagné un autre terrain de jeu depuis l’arrivée au pouvoir des militaires, sous la houlette du colonel Michael Randrianirina, en octobre 2025. Le déploiement de la stratégie d’influence russe dans la Grande Île s’est accéléré depuis le début 2026.

Le cas Madagascar

Un ancrage feutré mais stratégique dans l’océan Indien. Si les projecteurs des médias internationaux sont majoritairement fixés sur le Sahel, la Grande Île représente un enjeu géographique singulier pour la diplomatie russe. Située au cœur du canal du Mozambique, Madagascar contrôle un point de passage stratégique pour le commerce maritime mondial et le transit des hydrocarbures dans le Sud-Ouest de l’océan Indien. Les ressources du sous-sol font aussi de Madagascar un nouveau terrain de jeu des luttes d’influence entre les puissances étrangères qui, elles, cherchent à sécuriser les approvisionnements en minerais stratégiques.

Les relations entre Antananarivo et Moscou s’appuient d’abord sur un héritage historique. Durant la Deuxième République malgache menée par Didier Ratsiraka, des centaines de cadres, d’officiers et de hauts fonctionnaires ont été formés dans les universités et académies militaires soviétiques. Cet ancrage crée encore aujourd’hui un réseau d’interconnexions et une familiarité institutionnelle au sein des hautes sphères de l’État malgache. Mais l’issue de ce bras de fer avec Moscou, sous Didier Ratsiraka, a fini par mettre à genoux l’économie du pays.

Sur le plan sécuritaire et institutionnel, la présence russe à Madagascar prend une forme plus feutrée mais régulière. Contrairement à la méthode sahélienne, la coopération ne s’exprime pas par le déploiement de troupes de combat, mais par un cadre institutionnel renforcé. Un accord de coopération militaire signé en 2022 est venu formaliser des échanges dans les domaines de la formation technique, de la maintenance d’équipements militaires d’origine soviétique ou russe et de l’apprentissage de la langue russe pour les officiers de l’armée malgache.

Sur le plan économique, le sous-sol malgache, riche en nickel, en chrome, en cobalt et en terres rares, attire l’attention des compagnies minières russes, tout comme le potentiel des blocs pétroliers offshore situés dans le canal du Mozambique.

Cette présence se traduit également sur le terrain diplomatique. Fidèle à sa tradition de non-alignement, Madagascar adopte une posture de neutralité prudente sur la scène internationale, marquée par des abstentions lors de plusieurs votes décisifs aux Nations Unies concernant le conflit en Ukraine.

La méthode russe a permis des gains d’influence rapides et spectaculaires. Mais le modèle d’engagement risque de se heurter à certains défis. Contrairement aux bailleurs de fonds traditionnels ou aux grands acteurs industriels comme la Chine, la Russie dispose de capacités financières limitées pour investir dans les infrastructures de développement à long terme, telles que les routes, le réseau électrique, les hôpitaux ou les écoles, qui demeurent pourtant les priorités absolues des populations africaines. Et puis la question de la sécurité pérenne reste l’épreuve de vérité pour Moscou. Si l’offre militaire russe répond à des besoins d’urgence à court terme, la capacité à stabiliser durablement des territoires complexes et à offrir des perspectives de paix durable constituera le véritable test de crédibilité de cet engagement sur le continent.

Recueillis par Rija R.

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