
Alors que le Palais d’Iavoloha s’apprête à dévoiler le nom de celui qui prendra les rênes du 15e gouvernement de ces deux dernières décennies, l’heure est au bilan. Entre valse des ministres et records de longévité, la nomination imminente du nouveau Premier ministre soulève une question de fond : Madagascar a-t-il enfin trouvé la formule de la stabilité exécutive ou s’apprête-t-il à ouvrir un nouveau cycle d’incertitudes ?
Le pays retient son souffle. Dans les travées du pouvoir comme dans les salons de la capitale, un seul sujet alimente les conversations : le visage du futur locataire de Mahazoarivo. Ce n’est pas un simple exercice de style constitutionnel, mais un tournant majeur. En 26 ans, la Grande île a connu pas moins de 14 gouvernements. Celui qui sera constitué dans les jours, voire les semaines à venir, sera le 15e d’une liste qui ressemble à une fresque mouvementée de l’histoire contemporaine malgache.
—Une instabilité chronique héritée du passé
Si l’on jette un regard rétrospectif sur la période 2000-2026, la fonction de Premier ministre a souvent été un siège éjectable. Sous l’ère de l’amiral Didier Ratsiraka (2000-2002), le gouvernement de Tantely Andrianarivo marquait la fin d’une époque. Puis, Marc Ravalomanana (2002-2009) a usé de trois formations gouvernementales : les deux passages successifs de Jacques Sylla, suivis de celui de Charles Rabemananjara.
La Transition (2009-2014), période de turbulences par excellence sous la direction d’Andry Rajoelina, a vu défiler quatre chefs de gouvernement en cinq ans : Monja Roindefo, Eugène Mangalaza, Camille Vital et enfin Omer Beriziky. Une accélération du tempo politique qui s’est poursuivie sous la présidence de Hery Rajaonarimampianina (2014-2018). En un seul mandat de cinq ans, il a changé trois fois de monture à Mahazoarivo, passant de Roger Kolo à Jean Ravelonarivo, pour finir avec Olivier Mahafaly.
—Cette instabilité, presque structurelle sous la Troisième République où chaque président (Zafy, Ratsiraka, Ravalomanana) voyait passer au moins deux Premiers ministres, semblait être la règle d’or d’une vie politique malgache marquée par les crises de confiance.
L’exception Christian Ntsay : le record de la longévité
C’est dans ce paysage mouvant qu’apparaît la figure de Christian Ntsay. Nommé le 4 juin 2018, six jours après une décision historique de la Haute Cour constitutionnelle (HCC), il émerge d’une « short list » de trois noms pour devenir le Premier ministre de consensus. Sa mission initiale était périlleuse : organiser une élection présidentielle anticipée dans un climat électrique.
—Le pari fut réussi. Et contre toute attente, le 24 janvier 2019, le président nouvellement élu, Andry Rajoelina, décide de maintenir cet administrateur à son poste. Depuis, le Palais de Mahazoarivo n’a plus changé de locataire principal. Si les remaniements ministériels ont été nombreux depuis juillet 2019, Christian Ntsay, lui, est resté.
Il totalise aujourd’hui sept années consécutives à la tête du gouvernement. Un record absolu sous la Quatrième République. Pour les observateurs, cette longévité est une anomalie statistique dans l’histoire de Madagascar, mais une nécessité politique pour le régime actuel.
—« Le pilier du gouvernement »
Comment expliquer une telle résilience ? Christian Ntsay a résisté à tout : aux attaques frontales de l’opposition radicale, mais aussi, et c’est plus subtil, aux manœuvres internes de certains partisans du régime. « Il est le pilier du gouvernement », se plaît à répéter le président Andry Rajoelina. Pour le chef de l’État, ce féru de basket-ball est un meneur de jeu. Il assure la stabilité d’une équipe exécutive que l’on décrit comme bicéphale mais complémentaire.
L’autre argument massue du président tient en une phrase : « Jamais je n’ai ouï dire qu’il était impliqué dans telle ou telle affaire ». Dans un pays où les soupçons de corruption minent souvent la crédibilité des hauts responsables, cette image d’homme agissant selon sa conscience et dans le respect strict des lois a pesé lourd dans sa reconduction systématique.
—Une transition 2025-2026 en mode accéléré
Toutefois, la période récente a montré que le fauteuil de la Primature reste au cœur des enjeux de pouvoir. Après le long intermède Ntsay (2018-2025), la transition de 2025-2026 a vu une valse rapide des noms. Le gouvernement de Ruphin Zafisambo n’aura duré que deux semaines (du 6 au 20 octobre 2025), dans un contexte de mouvement populaire et de changement de régime, cédant la place à Herintsalama Rajaonarivelo, dont le bail s’est achevé le 9 mars 2026.
Ces successions rapides rappellent que la stabilité est un équilibre fragile. Aujourd’hui, alors que le 15e gouvernement se profile à l’horizon, l’enjeu dépasse les simples noms. Il s’agit de savoir si le futur Premier ministre saura s’inscrire dans la durée, comme Christian Ntsay, ou si Madagascar retombera dans ses vieux démons de l’instabilité chronique.
—Vers quel profil pour le 15e ?
Le choix du prochain chef de gouvernement sera un indicateur crucial des priorités du régime pour la suite. Cherche-t-on un profil technique capable de rassurer les bailleurs de fonds, ou un politique pur jus capable de verrouiller le terrain ?
L’histoire nous enseigne qu’à Madagascar, le Premier ministre est souvent le fusible que l’on fait sauter pour protéger le sommet de l’État. L’exception Ntsay a prouvé qu’une collaboration stable entre Iavoloha et Mahazoarivo peut être un moteur de continuité administrative. Mais avec 15 gouvernements en un quart de siècle, la moyenne reste d’un nouveau gouvernement tous les 20 mois environ.
—Le futur promu devra donc avoir les épaules solides. Dans un contexte de défis socio-économiques immenses, le 15ᵉ gouvernement n’aura pas de round d’observation. Il devra transformer l’essai de la stabilité en résultats tangibles pour la population.
Dossier réalisé par Julien R.




