Le monde est en train de changer de peau. Les rapports de force se recomposent, les technologies redéfinissent les puissances, les crises s’enchaînent à un rythme qui ne laisse aucun répit. Chaque semaine apporte son lot de ruptures. Chaque jour semble appartenir à une nouvelle époque. Et pendant que la planète accélère, Madagascar donne parfois l’impression de courir… sur un tapis roulant.
À La Mecque, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan viennent de signer un pacte de défense historique. Le message est limpide : attaquer l’un revient désormais à affronter les trois. Dans un Moyen-Orient où les alliances étaient jusqu’ici aussi mouvantes que les dunes du désert, une nouvelle architecture sécuritaire est en train de naître.
Au même moment, les marchés pétroliers retiennent leur souffle. Les États du Golfe et l’Iran s’approchent d’un compromis temporaire pour rouvrir le détroit d’Ormuz. Les ennemis d’hier découvrent une vérité vieille comme le monde : la diplomatie coûte toujours moins cher que la guerre.
Pendant ce temps, la Chine ne regarde plus les étoiles. Elle les équipe. Deux satellites hyperspectraux, dotés d’intelligence artificielle, viennent d’être placés en orbite. Ce n’est plus seulement l’espace qui fascine Pékin, c’est l’idée de faire fonctionner l’intelligence artificielle directement dans le ciel. La prochaine révolution technologique ne se fera peut-être même plus sur Terre. Et nous continuons parfois à nous demander pourquoi les grandes puissances prennent autant d’avance.
Le reste du monde n’offre pas davantage de répit. En République démocratique du Congo, Ebola franchit le seuil symbolique des 4 000 cas confirmés. À Ceuta, des dizaines de migrants meurent dans un nouveau drame qui rappelle que les frontières les plus solides sont souvent celles du désespoir. Le sud de la France brûle encore sous les incendies. Aux États-Unis, Donald Trump poursuit sa remise en cause du droit du sol.
Même le football mondial se transforme en arène diplomatique. L’Europe réclame la tête de Gianni Infantino tandis que l’Afrique lui renouvelle publiquement sa confiance. Beaucoup sentent l’odeur du dollar américain dans la manœuvre. Même le ballon rond finit par parler géopolitique.
Puis vient Madagascar. Et là, le contraste devient presque cruel. Depuis plusieurs semaines, les discussions se multiplient autour de la sortie de la transition. La SADC insiste sur un dialogue politique inclusif. Les rencontres au sommet s’enchaînent. Cette fois-ci, avec le format d’un dialogue politique, les consultations succèdent aux concertations, lesquelles préparent d’autres consultations qui devraient ouvrir la voie à de nouvelles discussions. Le dialogue est devenu une activité économique à part entière. À ce rythme, il faudra bientôt créer un ministère chargé de coordonner les réunions destinées à préparer les prochaines réunions.
Naturellement, personne ne contestera qu’un dialogue est indispensable. Une transition ne peut déboucher sur des élections crédibles sans consensus minimal. Mais le dialogue n’est pas une fin en soi. Il est un moyen. Or, lorsqu’un moyen devient un mode de gouvernance permanent, le risque est grand de transformer l’attente en politique publique.
Car pendant que les responsables discutent, les réalités, elles, avancent sans demander l’autorisation. Les prix continuent leur ascension. L’inflation a atteint 8,6% en juin. Face à cette poussée, la Banque centrale relève son taux directeur à 12,5%. Un signal fort envoyé aux marchés, mais aussi un exercice périlleux : comment freiner la hausse des prix sans freiner davantage une économie dont la respiration reste fragile ? Les ménages, eux, n’attendent plus les analyses macroéconomiques. Ils constatent simplement que le panier coûte chaque semaine un peu plus cher.
À l’ASECNA, le bras de fer social illustre une autre réalité. Les agents dénoncent notamment des rémunérations converties selon un taux de change datant… de 2012. Quatorze ans plus tard, le coût de la vie a changé, la monnaie a changé, l’économie a changé. Pas la référence utilisée pour certains calculs. L’administration possède parfois une qualité extraordinaire : elle réussit à rendre le temps immobile.
Dans le Sud, seize personnes, dont un gendarme, sont arrêtées dans une affaire d’enlèvements et d’assassinats d’enfants albinos. Derrière les chiffres se cache une tragédie insoutenable qui rappelle que certaines pratiques criminelles survivent malgré les discours sur la modernisation de l’État.
Mais Madagascar n’est pas seulement ce catalogue de difficultés. À Nosy Be, le festival Sômarôho démontre une fois de plus que la culture demeure l’une des plus belles vitrines du pays. Pendant quelques jours, dans cette partie du pays, les débats politiques cèdent la place aux concerts, aux rencontres et à la célébration d’une jeunesse qui refuse de se résumer aux crises.
À Abidjan, les Ankoay U18 ont arraché une victoire au buzzer face au Gabon. Trois points dans les dernières secondes d’un match fou. Une délivrance. Une émotion brute. Le genre de victoire qui rappelle qu’en sport, tout reste possible jusqu’au dernier instant.
Dans les gymnases de la capitale, le premier Championnat des Nations U18 de volley-ball de la Zone 7 réunit les jeunes de plusieurs îles de l’océan Indien. Là encore, ce sont les nouvelles générations, la Gen Z, qui donnent les plus belles leçons de coopération régionale. La jeunesse avance souvent plus vite que les institutions.
C’est peut-être cela, le paradoxe malgache. Le pays ne manque ni de talents, ni d’énergie, ni d’intelligence. Les artistes innovent. Les sportifs progressent. Les entrepreneurs inventent. Les chercheurs travaillent. Les étudiants rêvent. Les citoyens s’adaptent. Mais l’État donne parfois l’impression d’appartenir à un fuseau horaire différent.
Pendant que le monde signe des pactes stratégiques, nous signons des procès-verbaux de réunions. Pendant que les autres préparent le XXIe siècle, nous discutons encore des conditions d’entrée dans le présent.
Il serait pourtant injuste de céder au fatalisme. Madagascar possède aujourd’hui une occasion rare. La transition ne sera jugée ni sur le nombre de réunions organisées, ni sur la longueur des communiqués, encore moins sur la multiplication des consultations. Elle sera jugée sur sa capacité à rendre le pouvoir aux citoyens dans un climat apaisé, à restaurer la confiance dans les institutions, à protéger les plus vulnérables, à maîtriser l’inflation, à garantir la sécurité et à remettre enfin le pays sur une trajectoire durable.
Rija Randriambola


