Des montagnes qui s’effondrent au Népal aux drones fabriqués conjointement par l’Europe et l’Ukraine, des robots humanoïdes qui courent dans les rues de Pékin aux sanctions qui étranglent l’Iran, des réseaux sociaux que les États veulent désormais mettre sous surveillance jusqu’aux vaccins déployés contre Ebola en République démocratique du Congo : partout, le monde bouge. Vite. Très vite. La violence de la nature rappelle d’abord que le progrès humain n’a pas supprimé la vulnérabilité des sociétés. À la frontière entre le Népal et le Tibet, glissements de terrain et crues soudaines ont fait des centaines de morts et laissé plus de 900 personnes portées disparues. Les secours avancent dans des conditions terribles, entravés par la pluie et la géographie. Ailleurs, c’est la géopolitique qui se durcit. L’Iran brandit le détroit d’Ormuz comme levier de négociation, tandis que Washington serre davantage l’étau économique autour de Téhéran. Sanctions secondaires, entreprises et navires placés sur liste noire, traque des revenus susceptibles de financer le régime iranien et les Gardiens de la révolution : la confrontation ne se joue plus seulement avec des missiles. Elle se joue avec les banques, le commerce, l’énergie et les chaînes d’approvisionnement. Dans ce monde où l’économie devient une arme, les États doivent choisir leurs alliances, diversifier leurs partenariats et protéger leurs intérêts. Encore faut-il que la puissance ne se mesure plus uniquement au nombre de soldats ou de chars. Elle se mesure aussi à la maîtrise des technologies, des ressources, des données et des chaînes industrielles. L’Europe l’a bien compris. Bruxelles et Kiev veulent produire ensemble des drones, en associant l’expérience militaire ukrainienne aux capacités industrielles européennes. La guerre, aussi terrible soit-elle, accélère ainsi certaines mutations technologiques. Le drone n’est plus un équipement marginal : il devient un instrument central de la guerre moderne. La Chine, elle, donne déjà un aperçu de ce que pourrait être le monde industriel de demain. À Pékin, les Jeux mondiaux des robots humanoïdes montrent jusqu’où la robotique a progressé. Hier encore, les humanoïdes étaient surtout des prototypes de laboratoire. Aujourd’hui, ils commencent à investir l’industrie et différents secteurs d’activité. La démonstration chinoise n’est pas qu’un spectacle technologique. Elle est un avertissement : ceux qui maîtriseront l’intelligence artificielle, la robotique et l’automatisation disposeront demain d’un avantage économique considérable.
Et Madagascar ? Pendant que d’autres pays fabriquent les technologies qui redessineront l’économie mondiale, nous continuons à nous battre avec des problèmes élémentaires de gouvernance, d’énergie, d’eau, de sécurité et d’organisation institutionnelle. Nous ne pouvons pas éternellement regarder le train passer en expliquant pourquoi nous n’avons pas encore acheté de billet. Même le débat sur les réseaux sociaux change de dimension. Aux États-Unis, Meta est confrontée à une pression judiciaire et politique considérable autour de la protection des mineurs. Des engagements sont annoncés pour limiter l’accès quotidien des jeunes et revoir les produits qui leur sont destinés. En Afrique aussi, le sujet monte en puissance. Rwanda, Nigeria, Sénégal, Gabon : plusieurs pays réfléchissent à l’âge minimum, à la vérification de l’identité ou à la responsabilité des plateformes. Il ne s’agit plus seulement de savoir si les réseaux sociaux sont utiles ou dangereux. Il s’agit désormais de savoir qui protège les enfants dans un univers numérique conçu pour capter leur attention. Là encore, Madagascar devra répondre à la question. Et pas seulement par des communiqués. La protection des mineurs à l’ère numérique exige une politique publique, une éducation aux médias, des mécanismes de contrôle et surtout une véritable responsabilité des plateformes. Sur le continent africain, d’autres urgences restent tout aussi brutales. En République démocratique du Congo, des agents de santé en première ligne commencent à être vaccinés contre Ebola, tandis que des essais se poursuivent contre une souche du virus. Au même moment, Kinshasa prépare un dialogue national inclusif annoncé pour trois mois au maximum, mais sans le M23. La paix, la santé publique, la sécurité. Partout, les États sont contraints de répondre à plusieurs crises simultanément.
Madagascar n’échappe pas à cette équation. Le FFKM a enfin enclenché le processus des concertations nationales après des mois d’attente. Le calendrier doit conduire, avant mai 2027, à la fin des consultations et ouvrir la voie à l’organisation des élections. C’est une étape importante. Mais une concertation ne vaut que par sa capacité à produire du consensus, de la confiance et des décisions acceptées. Le pays sort d’une année politique exceptionnelle. Un an après la naissance du mouvement « Gen Z », ceux qui avaient contribué à faire vaciller puis tomber le régime d’Andry Rajoelina commencent à apparaître différemment dans le paysage. Certains rejoignent les structures du nouveau pouvoir. D’autres choisissent de rester à distance et de conserver leur liberté de critique. C’est peut-être là que se joue l’un des vrais tests de la « refondation ». Une révolution politique ne peut pas avoir pour seule conséquence de remplacer les hommes au pouvoir. Elle doit transformer les règles du jeu. La récente décision de la Haute Cour constitutionnelle, selon laquelle le président de la transition n’a pas le pouvoir de dissoudre la Chambre basse, rappelle justement que la refondation ne peut pas se construire en dehors du droit. Le pouvoir doit avoir des limites. Même lorsqu’il estime agir au nom du changement. Mais pendant que les institutions discutent de leurs prérogatives, la société, elle, continue de faire face à une autre réalité : celle de la violence. L’affaire du double meurtre de Stéphanie et Haingotiana en est l’illustration glaçante. Deux jeunes filles retrouvées mortes dans une ravine à Ambohimanga Rova. Quatre jeunes, dont un mineur, ont été arrêtés dans le cadre de l’enquête. Derrière le fait divers, il y a une question beaucoup plus profonde, notamment celle de la sécurité, de la violence juvénile. Une nation ne se mesure pas seulement à ses grands projets. Elle se mesure aussi à la sécurité qu’elle garantit à ses citoyens lorsqu’ils rentrent chez eux.
Et pourtant, Madagascar possède des cartes qu’il serait suicidaire de négliger. Le cacao en est une. Avec environ 15 000 tonnes de production annuelle, Madagascar reste un petit producteur à l’échelle mondiale. Mais son cacao est reconnu pour sa qualité exceptionnelle et son caractère fin et aromatique. C’est précisément là que se trouve la leçon. Nous ne gagnerons pas nécessairement la bataille mondiale par les volumes, mais nous pouvons la gagner par la valeur. Cacao, vanille, minerais, biodiversité, tourisme, agriculture, savoir-faire : Madagascar dispose d’atouts considérables. Encore faut-il cesser de les exporter comme de simples matières premières ou de les brader à des vautours affamés venus d’ailleurs. Il faut commencer à construire autour d’eux de véritables chaînes de valeur.
Rija Randriambola




