Des sonorités clin d’œil à l’univers du « blues du Mississippi », du swing millimétré, des arrangements aériens… Plongée dans l’univers poétique de Jean Rigo à travers quatre titres qui ont marqué la variété du littoral et redéfini l’art du slow.
Jean Rigo porte en lui cette capacité d’ensoleiller et d’imprégner d’un iode léger ses slows. Beaucoup diront que seuls les bluesmen peuvent atteindre cette altitude esthétique. Si c’est le cas, cet auteur-compositeur en est sûrement un. Frère poétique de Mississippi John Hurt, Ali Farka Touré, Buddy Guy et toute une longue liste de monstres sacrés qui distillaient le spleen sans misérabilisme, avec un groove maîtrisé. Quatre titres, certes à l’eau de rose, suffisent à détailler le génie de Jean Rigo. Un des princes de la ballade, un rang qu’il partage avec les Kiaka, Ejema, Shyn… et, dans une moindre mesure, les Tearano, Olombelo Ricky, Iraimbilanja, Tovo J’hay et d’autres.
« Aza malahelo »
Progression en tonalité claire, la variété littorale en est imprégnée dans les années 80 : l’ensoleillement se déclare déjà dans l’ensemble. Ensuite viennent les petits détails qui renforcent cette impression de clarté : guitare piquée dont le jeu étagé rappelle le « marovany », la création du swing dans la voix, la basse en backbeat… Toute la structure se pose, sans saturation. « Aza malahelo » évolue à son rythme, prend le corps avant l’intellect. Dans les textes, les années 2000 pouvaient encore, peut-être, permettre aux oreilles d’écouter, de réfléchir au sens et aux idées, tout comme les maris fidèles.
« Mihevera »
Sans artifices, le thème du morceau le nécessitait sans doute, l’auteur-compositeur transmet tout autant cette chaleur. Le groove malgache ne devrait pas toujours être une surenchère de tempos rapides. Il respire, devient un refuge, entre les mains de Jean Rigo. Les incertitudes politico-économiques vécues par les Malgaches aidaient aussi, quelque part, à la promotion. Ses paroles appellent alors à la retenue et à la réflexion. Comme s’il sortait d’une gueule de bois et se réveillait d’un coup face à la réalité.
« Tsy sitrapoko »
Si les deux titres précédents marquaient le balancement des flots marins, avec ce titre, il bouscule ses règles. Plus de propulsion, plus d’urgence. Et si ce n’est le blues, avec ces « call-and-response » dont les origines, dans le Mississippi, seraient attribuées à des déportés malgaches à cause de l’esclavage. L’artisanat de variété, à son époque, à l’instar d’aujourd’hui où les essayistes écumaient les studios et les ondes, est complètement laissé sous la paillasse. Là où les autres choisissaient les harmonies spectaculaires, Jean Rigo préfère ici l’approfondissement dans la stagnation.
« Tapakevitra »
L’artiste a bien compris que sa voix peut jouer un rôle, un personnage, à travers ses créations. Sur les 140 bpm, elle enveloppe et rassure. À plus de 160 bpm, la caisse claire accentue cette impression de poussée vers l’avant. « Tapakevitra » est le titre le plus national de son répertoire. Promesse d’amour inébranlable, mutuelle, aux premières strophes agitées, c’est ce dont rêveraient toutes les « princesses » des villes et des campagnes malgaches. Le groove imprègne les pores, les nerfs, le corps suit cet envol aérien de la chanson.
À travers ses slows, Jean Rigo ajoute du mouvement à la mélodie. D’abord par son génie de trouver le bpm qui sied le mieux à telle chanson. Ensuite, sa manière de broder à travers les instrumentaux : le piano sur « Ambilaho ‘zaho » est digne d’un Rubén González (Buena Vista Social Club), un insulaire également. Et enfin, sa façon de travailler le « call-and-response », tout ce qu’il y a de plus « blues ».
Maminirina Rado




