Le dernier rapport d’Amnesty International dresse un tableau sombre de la Grande île. Entre instabilité politique majeure, répression sanglante des mouvements citoyens et crise humanitaire persistante, l’organisation pointe du doigt une dégradation alarmante des droits fondamentaux.
L’image de l’île Rouge à l’international vient de prendre un sérieux coup de froid. Dans son rapport annuel, Amnesty International dresse un inventaire sans concession des maux qui minent le pays. Si Madagascar est habitué aux crises cycliques, les événements de l’année écoulée, marqués par un basculement institutionnel de grande ampleur, placent le pays dans une zone de turbulences inédite.
Violence disproportionnée. L’élément central qui a cristallisé les tensions reste sans nul doute la prise de pouvoir par les militaires, le 14 octobre 2025. Menée par Michaël Randrianirina, à la tête d’une unité spécialisée de l’armée, cette action a conduit à l’éviction du président Andry Rajoelina. Alors que le pays s’apprête à vivre une transition de deux ans, Amnesty souligne que ce changement de régime s’est opéré dans un climat de contestation sociale exacerbée. En effet, bien avant la prise de pouvoir, le mouvement « Gen Z Madagascar » avait déjà investi la rue pour dénoncer la défaillance des services de base : délestages interminables, pénuries d’eau et corruption rampante. La réponse des forces de l’ordre a été, selon l’organisation, d’une violence disproportionnée. Balles en caoutchouc à bout portant, gaz lacrymogènes et même munitions réelles ont fait au moins 22 morts, dont un enfant, laissant des familles dans le deuil et une société civile traumatisée.
Programmes humanitaires. Sur le plan social, le constat est tout aussi amer. La réduction des financements américains à l’USAID a porté un coup d’arrêt brutal aux programmes humanitaires de l’OMS, du PAM et de l’UNICEF. Les conséquences sont palpables : dans le Grand Sud, la malnutrition aiguë sévère a frappé 8 000 enfants en début d’année. Avec plus de 40 % de la population privée d’eau potable, la dignité humaine semble devenir un luxe. Amnesty fustige l’incapacité des autorités à orienter le budget national vers les services essentiels. Même l’élite intellectuelle n’est pas épargnée : les coupures d’électricité ont lourdement perturbé le cursus de 3 000 étudiants de l’École polytechnique d’Antananarivo, hypothéquant l’avenir de la jeunesse.
Mesure populiste. Le rapport s’inquiète également de la dérive autoritaire face à la liberté de la presse. Les cas de journalistes harcelés pour avoir enquêté sur des sujets sensibles, comme l’affaire du Boeing 777 retrouvé en Iran ou les mystérieux décès liés au botulisme, illustrent un climat d’intimidation. Côté justice, la mise en œuvre de la castration chirurgicale pour les violeurs d’enfants est qualifiée de « mesure populiste » par Amnesty, qui y voit une violation de l’interdiction de la torture. Parallèlement, des drames humains continuent de se jouer dans l’indifférence : les enfants atteints d’albinisme restent la cible d’enlèvements et de meurtres rituels, sans que la justice ne parvienne à protéger ces citoyens vulnérables.
Protocole de Maputo. Si le nouveau gouvernement de transition a promis un apaisement par la libération de prisonniers, Amnesty note avec ironie que ces mesures ont parfois profité à des détenus de droit commun n’ayant pas fini leur peine, plutôt qu’aux seuls prisonniers d’opinion. Alors que Madagascar n’a toujours pas ratifié le Protocole de Maputo sur les droits des femmes et que la dépénalisation de l’avortement reste un tabou législatif, le chemin vers une véritable culture des droits humains semble encore long. Le message d’Amnesty est clair : au-delà des discours de transition, c’est une refonte profonde de la gouvernance et de la protection des citoyens qui est attendue.
Julien R.


