
La ville du Pain de Sucre n’a pas simplement ouvert une célébration. Elle a réveillé une mémoire collective. Le mercredi 18 mars, un grand carnaval a lancé les festivités des 75 ans du Lycée catholique Saint-Joseph. Dans une contrée habituée aux brassages, cette fois-ci, c’est l’histoire elle-même qui défilait. Élèves en uniforme, anciens aux regards chargés de souvenirs : tous ont investi les rues avec une énergie contagieuse. Ce n’était plus seulement une fête scolaire, c’était un retour aux sources. Une manière de dire : « Nous venons de là ! »
Du tumulte à la ferveur : une foi partagée
Le lendemain, le rythme s’est apaisé pour laisser place au recueillement. Dans la grande cour de l’établissement, devenue pour l’occasion un sanctuaire à ciel ouvert, une messe solennelle a été célébrée sous la houlette de Monseigneur Benjamin Marc Ramaroson, archevêque du diocèse d’Antsiranana. À la tribune, les autorités civiles et pédagogiques ont répondu présentes : la cheffe de la CISCO Diego I, l’adjoint au maire, les représentants des forces de l’ordre. Une présence qui dépasse le protocole, soulignant l’ancrage profond de Saint-Joseph dans la vie publique de la cité.

Une année pour célébrer
Mais ce jubilé ne se résume pas à deux journées d’émotion. Il s’inscrit dans le temps long. Une année entière d’activités est prévue, jusqu’au 19 mars 2027. Le proviseur, frère Michel Maminiaina, donne le ton : conférences-débats, rencontres multidisciplinaires, activités sportives déjà en cours… Tout est pensé pour rassembler. Car au fond, célébrer Saint-Joseph, c’est recréer du lien. Et déjà, un projet se dessine comme une promesse tournée vers demain : la construction d’un centre culturel. « Ce sera plus qu’un souvenir, une empreinte », confie-t-il. Une trace tangible, laissée aux générations futures comme un flambeau.
Pour comprendre l’ampleur de cet héritage, il faut remonter à la fin du XIXᵉ siècle. À cette époque, dans le Nord de Madagascar, l’Église catholique ne se contente pas d’évangéliser. Elle éduque, structure, élève. Les missionnaires venus d’ailleurs transmettent bien plus que la foi : ils offrent des outils, une vision, une ouverture. Progressivement, les populations locales adhèrent et, avec elles, une nouvelle conception de l’éducation émerge. Les années 1950 marquent un tournant. Le catholicisme devient un véritable espace éducatif. Dans cette dynamique, une institution voit le jour : l’école Saint-Joseph.

1951 : Naissance d’une institution, essor d’une réputation
Dès sa création en 1951, l’établissement s’impose comme une référence. Une école des Frères, rigoureuse, respectée, convoitée. Michel Ralaimazava, ancien enseignant, en parle comme d’un carrefour humain : Européens, Créoles, Chinois, Karana, Malgaches de toutes régions s’y côtoient. Certains viennent de loin, traversant des kilomètres pour accéder à cet enseignement réputé. L’histoire retient même ce moment symbolique : « Le 22 janvier 1951, le roi Antakarana Tsialana III inscrit lui-même son fils héritier. » Avec lui, d’autres figures de sang royal franchissent les portes de l’établissement. Saint-Joseph devient alors bien plus qu’une école. Elle devient une institution.

Une école, mille cultures, la cohabitation en héritage
Dans cette enceinte, les différences ne divisent pas, elles enrichissent. Les fêtes chrétiennes rythment l’année scolaire, mais les élèves musulmans partagent également leurs traditions, du Ramadan à l’Aïd. Friandises échangées, coutumes découvertes, respect mutuel cultivé : ici, la diversité se vit au quotidien. C’est ainsi qu’Antsiranana a forgé une identité singulière, une cohabitation apaisée, presque instinctive. Saint-Joseph en est l’un des creusets.

Former des esprits… et des décideurs.
Mais l’influence de l’institution ne s’arrête pas aux bancs de l’école. Elle se prolonge dans les trajectoires. Les anciens élèves, porteurs de cette culture du vivre-ensemble, investissent progressivement les sphères de décision. Entre les années 1970 et 2000, nombreux sont ceux qui occupent des postes stratégiques dans l’administration locale. Un réseau se forme, sans être formalisé. Une solidarité implicite, nourrie par un passé commun. Comprendre les cultures, parler à toutes les communautés, saisir les subtilités sociales : ces compétences, acquises à Saint-Joseph, deviennent des leviers puissants dans la vie politique. Certains les mobilisent avec finesse, d’autres avec stratégie. Mais tous portent, d’une manière ou d’une autre, l’empreinte de « Saint-Jo ».

Au sommet, le retour aux racines
Et pourtant, l’ascension n’efface pas la mémoire. Arrivés au sommet, ces anciens reviennent vers la base. Ils soutiennent les activités, parrainent les initiatives, participent aux célébrations. Leur présence n’est pas anodine : elle est un message. Aux plus jeunes, ils rappellent que tout commence ici. Que l’école n’est pas seulement un passage, mais un socle.

L’art de durer
Soixante-quinze ans après sa création, l’institution Saint-Joseph d’Antsiranana demeure debout. Solide. Vivante. Elle n’est pas seulement un établissement scolaire. Elle est une mémoire en action. Un patrimoine qui respire. Une force tranquille qui continue de former, d’inspirer, de relier. Et dans le tumulte du présent, elle rappelle une chose essentielle : certaines écoles n’enseignent pas seulement des leçons. Elles façonnent des destins.
Iss Heridiny




