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lundi, novembre 2, 2026
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Serge Zafimahova : « Les anciennes relations de dépendance sont contestées et certains leviers historiques de la France s’affaiblissent ».

Serge Zafimahova, analyste politique malgache.

L’attention s’est portée ces dernières semaines sur la situation au sein de l’Union européenne, notamment en France. Une fois de plus, la guerre en Ukraine a été au centre des débats. Serge Zafimahova nous livre son analyse de la conjoncture européenne, avec un « regard d’un Africain ». Interview.

Midi Madagasikara : Comment analysez-vous brièvement la situation en France actuellement ?

Serge Zafimahova : La France est confrontée à une contradiction stratégique : maintenir ses ambitions de puissance mondiale alors que s’érodent les moyens économiques, budgétaires et sociaux qui les rendent soutenables. Son héritage historique, sa puissance militaire et son influence diplomatique ne lui garantissent plus un rang durable dans un monde marqué par la montée des puissances émergentes et l’émancipation stratégique des anciennes colonies. Avec une dette publique atteignant 115,6 % du PIB fin 2025 et un déficit de 5,1 %, la France voit ses marges de manœuvre se réduire. Le soutien à l’Ukraine, le renforcement des capacités militaires et les nouvelles exigences de l’OTAN s’ajoutent aux besoins intérieurs considérables. Le problème n’est pas la légitimité de chaque engagement pris isolément, mais leur accumulation sans hiérarchisation suffisamment lisible au regard des ressources disponibles. Cette contradiction est d’autant plus préoccupante pour la France que les difficultés de pouvoir d’achat, de logement, d’accès aux soins, d’éducation et d’égalité des chances persistent. La responsabilité internationale ne saurait justifier que les priorités nationales soient reléguées au second plan. La soutenabilité des engagements extérieurs exige donc une transparence complète sur leurs coûts, leurs objectifs, leurs résultats et leurs perspectives, ainsi qu’un contrôle démocratique effectif. La solidarité internationale et la sécurité collective ne peuvent durablement se construire au prix de l’affaiblissement de la cohésion sociale et de la confiance citoyenne. La progression de la droite radicale traduit, parmi d’autres facteurs, une défiance qu’alimentent les difficultés économiques, le sentiment de déclassement et l’impression d’une dépossession démocratique. Elle ne vaut pas adhésion générale à ses programmes, mais révèle le coût politique du décalage entre les ambitions géopolitiques affichées et les attentes concrètes des populations.

MM. : Pourtant, la France est un pays leader au sein de l’Union européenne. Dans quelle mesure peut-elle toujours rester dans cette posture ?

SZ. : La contradiction politique devient structurelle lorsque les ambitions internationales de la France dépassent ses capacités économiques et budgétaires, tandis que les besoins sociaux intérieurs demeurent insuffisamment satisfaits. En prétendant préserver son rang mondial sans ajuster ses engagements à ses ressources réelles, la France donne le sentiment de vivre au-dessus de ses moyens : elle entretient un décalage croissant entre ses ambitions de puissance, ses contraintes financières et les attentes concrètes de sa population. Or, aucune influence internationale ne peut durablement compenser l’affaiblissement du pouvoir d’achat, la dégradation des services publics et l’érosion de la confiance des citoyens.

MM. : Et au niveau global ?

SZ. : Aujourd’hui, la recomposition des rapports de force mondiaux, notamment avec l’affirmation de la Chine et des économies émergentes, remet en question les positions acquises par les colonisateurs d’hier. L’héritage de sa grandeur passée, son influence postcoloniale et son statut de grande puissance ne suffisent plus à garantir sa capacité d’action dans un monde où les rapports de force se recomposent, où les puissances émergentes réclament davantage de poids dans la gouvernance internationale et où les contraintes financières deviennent plus fortes. Les rapports de force mondiaux évoluent. La Chine et d’autres puissances émergentes renforcent leur influence économique et diplomatique, modifiant la nature des relations internationales. Plusieurs pays africains cherchent à diversifier leurs partenariats et à reprendre davantage le contrôle de leurs choix stratégiques. Les anciennes relations de dépendance sont contestées et certains leviers historiques de la France s’affaiblissent.

MM. : Concrètement, à votre avis, comment la France devrait-elle jouer sur l’échiquier mondial ?

SZ. : La France doit accepter que son rang ne puisse plus être maintenu par la seule continuité de son héritage historique. Il dépend désormais davantage de sa capacité à produire de la richesse, à innover, à financer ses institutions, à renforcer ses capacités industrielles et à construire des partenariats fondés sur la réciprocité. La puissance passée ne dispense pas d’assurer les moyens de la puissance présente.

MM. : Et en Afrique, la France a perdu du terrain en termes d’influence. Pourquoi, d’après vous ?

SZ. : Aujourd’hui, les pays anciennement colonisés revendiquent davantage de souveraineté, diversifient leurs partenaires et contestent les relations postcoloniales héritées du passé. La France ne peut plus considérer son influence comme un droit acquis, ni attendre que des relations historiquement asymétriques se perpétuent indéfiniment. Elle doit désormais construire ses partenariats sur l’égalité souveraine, la transparence et l’intérêt mutuel. La fin de certains avantages historiques impose à la France de reconstruire son influence sur ses capacités réelles, et non sur la nostalgie d’une puissance coloniale révolue.

MM. : La France figure également parmi les soutiens de l’Ukraine dans sa guerre contre la Russie. Les aides françaises à l’Ukraine n’ont-elles pas eu un impact sur les ménages français ?

SZ. : Le soutien de l’État français à l’Ukraine suscite une interrogation politique majeure : comment demander aux Français d’accepter des contraintes financières alors que leurs propres difficultés restent considérables, tout en poursuivant des engagements extérieurs dont le financement mobilise des ressources publiques ? Pour une partie de la population française, le contraste peut sembler difficile à comprendre. Les ménages doivent composer avec le coût du logement, les dépenses alimentaires, les factures d’énergie, l’accès aux soins, la qualité du système éducatif et les inquiétudes concernant l’avenir professionnel de leurs enfants. Ils attendent de l’État qu’il réponde à ces besoins avec une détermination comparable à celle que le président français manifeste sur la scène internationale. Cette incompréhension ne signifie pas nécessairement un rejet du peuple ukrainien ou une indifférence à la guerre menée par la Russie. Elle exprime une demande de cohérence : pourquoi certains engagements internationaux sont-ils présentés comme prioritaires, alors que les réponses aux difficultés nationales paraissent souvent fragmentées ou insuffisantes pour la classe moyenne urbaine et le monde rural ? Le soutien à l’Ukraine peut être justifié par la sécurité européenne, le droit international et la dissuasion. Mais cette justification stratégique ne dispense pas le gouvernement français de rendre compte du coût complet, des objectifs, des résultats attendus et de la durée de l’engagement.

MM. : Le soutien à l’Ukraine a-t-il toujours la cote auprès de l’opinion publique française ?

SZ. : La crise du pouvoir d’achat et les difficultés budgétaires des États européens imposent de réexaminer les conditions dans lesquelles le soutien à l’Ukraine est décidé, financé et expliqué aux citoyens. Après plusieurs années de guerre, une partie des populations s’interroge sur la durée du conflit, ses objectifs concrets, les conditions d’une issue négociée et la répartition des coûts économiques et financiers. Ces interrogations ne peuvent être réduites à de l’indifférence envers l’Ukraine, encore moins assimilées automatiquement à un soutien à la Russie. La progression électorale de formations d’extrême droite ou de droite radicale dans plusieurs pays européens doit être replacée dans ce contexte de défiance institutionnelle, de préoccupations liées au pouvoir d’achat, de contestation des politiques migratoires et de remise en question des choix européens. Elle ne s’explique toutefois pas par un facteur unique : les motivations électorales sont diverses et les évolutions diffèrent selon les pays. Il serait donc excessif d’affirmer que l’ensemble des peuples européens se détourne de l’Ukraine ou adhère aux positions de l’extrême droite.

MM. : Jusqu’à quand la France peut-elle suffisamment soutenir l’Ukraine dans sa guerre ?

SZ. : Pris séparément, des choix de l’État français peuvent être défendus : maintenir une défense crédible, soutenir l’Ukraine, contribuer à la sécurité collective de l’OTAN, préserver les intérêts nationaux et entretenir des relations internationales solides. Mais leur accumulation pose une question différente : le pays dispose-t-il des moyens de poursuivre durablement toutes ces ambitions sans compromettre ses équilibres financiers et ses priorités intérieures ? La réponse exige une vision d’ensemble. La France doit tenir compte de l’érosion de certains avantages historiques, de la concurrence des puissances émergentes, de la contrainte de la dette, de la hausse des besoins de défense et des attentes sociales. Elle doit également reconnaître que son statut international ne lui garantit plus la même latitude budgétaire qu’à une époque où les conditions financières étaient plus favorables.

MM. : Comment la France devrait-elle alors faire face à ces ambitions actuellement ?

SZ. : Une telle situation interroge la capacité du pays à garantir l’égalité des chances et à préparer les compétences dont son économie aura besoin. Une puissance qui prétend maintenir son rang doit investir dans sa jeunesse, sa recherche, sa formation et sa capacité d’innovation. Le problème n’est donc pas seulement social. Il est aussi économique et stratégique. Si les inégalités persistent, si les services publics se fragilisent et si les ménages ont le sentiment que leurs efforts ne leur permettent plus d’améliorer leur situation, la cohésion nationale peut s’affaiblir. Il serait excessif d’attribuer ces difficultés exclusivement à l’aide à l’Ukraine ou aux dépenses militaires. Elles résultent de facteurs structurels, de décisions politiques successives et de contraintes économiques multiples. Mais cette complexité ne dispense pas les dirigeants de justifier la répartition des ressources publiques. La France ne peut durablement défendre son rang international si elle ne préserve pas les fondements humains, économiques et sociaux qui rendent ce rang possible.

MM. : Au sein de l’Union européenne, le soutien à la guerre en Ukraine commence-t-il également à susciter des interrogations ?

SZ. : La priorité accordée aux populations ne signifie pas l’abandon des engagements internationaux. Elle exige que ceux-ci soient compatibles avec la protection des besoins fondamentaux, la préservation du pouvoir d’achat et le maintien des investissements essentiels. Cela suppose notamment de protéger les ménages les plus vulnérables, de renforcer la transparence budgétaire, d’évaluer la répartition des efforts entre États membres et de définir des objectifs stratégiques vérifiables. Cela suppose également de donner une place réelle à la diplomatie et à la recherche d’une paix juste et durable, sans présenter comme certaine une issue militaire qui ne l’est pas, ni confondre négociation et acceptation automatique des conditions imposées par l’agresseur. Le soutien à l’Ukraine répond à des considérations réelles de souveraineté, de droit international et de sécurité européenne. L’agression russe ne peut être ignorée, pas plus que les conséquences qu’aurait une déstabilisation durable de l’Ukraine pour la sécurité du continent. Mais la légitimité de cet engagement ne dispense pas les gouvernements de justifier les moyens mobilisés, les objectifs poursuivis, les risques assumés et les conditions dans lesquelles une solution politique pourrait être recherchée. La question n’est donc pas de choisir abstraitement entre les Ukrainiens et les populations européennes. Il s’agit, pour les pays européens, de déterminer comment soutenir l’Ukraine sans affaiblir durablement les conditions de vie, la cohésion sociale et la confiance démocratique au sein des pays qui contribuent à cet effort.

Propos recueillis par Rija R.

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